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Enfants prisonniers - Rwanda
October 30th, 2007

Nous prenons la route pour Gitarama – rebabtisée Muhanga – située à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Kigali. Destination : la prison centrale où se trouve le quartier des mineurs ouvert par la Fondation DiDé (Dignité en Détention) en 2006. La route se faufile entre les vertes collines, si douces et paisibles en apparence. Des cultivateurs plantent du manioc, du sorgho, des patates douces ou des bananes et récoltent tout juste de quoi nourrir leurs familles. Par endroits, des brigades villageoises construisent des terrassements pour combattre l’érosion qui draine chaque année des millions de tonnes de terre arable jusqu’au Nil. A cela s’ajoutent la pression sur les terres avec des poches de densité frisant parfois les mille habitants par kilomètre carré, une démographie galopante et un planning familial qui peine à s’imposer… La vie est précaire sur les collines où victimes et bourreaux du « jenoside », un néologisme entré par effraction dans la langue nationale, se font face au quotidien.

Ignatienne Nyirarukundo, la jeune chargée de projets de la Fondation DiDé au Rwanda, m’accompagne. Diplômée en sociologie, elle possède aussi une solide expérience du terrain. « Le génocide a eu lieu ! C’est fait, dit-elle simplement, mais on ne peut pas enfermer 800'000 suspects pendant vingt ans dans des prisons surpeuplées. Il faut trouver d’autres solutions. » Accroupis sous de grands arbres au bord de la route, on aperçoit des groupes de paysans. C’est un jour de gacaca (prononcez « gatchatcha »), soit les tribunaux coutumiers censés résoudre cette situation impossible. Car comment faire justice pour des crimes qui impliquent un dixième de la population, dans un pays qui ne compte que quelques centaines d’avocats et dont la langue, le kinyarwanda, ne possède même pas d’équivalent pour le terme de « réconciliation »…

Les gacaca ont lieu une fois par semaine dans tous les districts. Accusés et familles de victimes se font alors face pour que la vérité sorte sur les atrocités commises. S’ils avouent, les coupables bénéficient d’une remise de peine et devront participer aux TIG, les travaux d’intérêt général. « Le pardon est inévitable, poursuit Ignatienne, elle-même une rescapée du génocide, les gens devront à nouveau vivre ensemble sur les collines. » Bien entendu, ce système a aussi des ratés. Il arrive que des suspects fassent de faux aveux simplement pour être relâchés. Il arrive que des rescapés soient assassinés pour les empêcher de témoigner. Des psychologues comme le clinicien Eugène Rutembesa sont inquiets: sans repentir ni réparations, on ne résoudra pas la question. Mais où trouver les moyens pour des compensations dans un pays pauvre ? Alors, bien des rescapés sont réduits à la misère, leur bétail ayant été tué et leurs maisons brûlées pour ne pas servir de cachette…

Au détour d’un virage, on voit des hommes en rose labourant les champs. Nous voilà à la prison centrale de Gitarama ! On prépare la vaste cour pour la visite des familles. Un groupe répète des pas de danse sur une chanson évoquant les gacaca. On accroche des hauts-parleurs aux poteaux électriques pour la séance de « sensibilisation », pendant laquelle on inculque aux prisonniers les bienfaits des aveux pour retrouver la liberté. Pas de mur d’enceinte autour du périmètre. En revanche, le quartier des hommes où près de neuf mille détenus se partagent un espace prévu pour deux mille, est verrouillé par un lourd portail métallique.

C’est de cet enfer de promiscuité et de violence que les délinquants mineurs ont été extraits en septembre 2006, lorsque DiDé a lancé le programme ENCADEMI (encadrement des mineurs). Théoneste Munyampunsu, 32 ans, coordinateur du quartier des mineurs, nous conduit vers un petit bâtiment en briques où des enfants détenus suivent des cours de langues et de mathématiques, de géographie et d’histoire, de civisme et de morale. Constantin, un présumé génocidaire emprisonné depuis treize ans, enseigne l’anglais avec un parfait accent « British ». Il allait devenir instituteur, ou même prêtre. Puis il y a eu le génocide. Trois mois de démence qu’il a de la peine à expliquer maintenant. Mais depuis que Constantin travaille quotidiennement avec les jeunes détenus, son enfermement a trouvé un sens et lui permet de se resocialiser au même titre que ses élèves. Et pourtant, l’idée d’avoir recours à des prisonners adultes pour accompagner les mineurs avait suscité beaucoup de scepticisme au départ. Un an plus tard, les résultats étaient si probants que les autorités rwandaises ont proposé à DiDé de mettre sur pied un projet éducatif pour les mineurs à la prison de Myove, au Nord du pays.

Un gardien de prison en uniforme beige ouvre la grille en fer du quartier des mineurs. Nous suivons Théoneste en passant devant les ateliers de coiffure, de couture et de menuiserie avant d’entrer dans la cour qui abrite aussi le dortoir avec, de chaque côté de la pièce, une rangée de trois couches superposées. Tous les bâtiments sont en briques et ont été construits par des prisonniers de manière simple et fonctionnelle. Cent quinze garçons entre 14 et 18 ans – parfois un peu moins ou un peu plus – et trois jeunes filles attendent patiemment, assis en demi-cercle. Accusés de vol, de petits brigandages et surtout de viol, ces jeunes – souvent enfants de la rue ou orphelins – sont des victimes indirectes du génocide qui a déchiré le tissu social, effacé les codes sociaux, détruit des familles. Certains d’entre eux languissent en prison depuis plusieurs années sans jamais être passés devant un juge. Mêlés aux prisonniers adultes, ils ont subi des abus sexuels et autres agressions jour après jour. Il a fallu du temps pour que ces adolescents – qui, à 18 ans, sont des hommes – se calment et se disciplinent. « Au début, ils criaient et se disputaient sans cesse, raconte Théoneste, mais en l’espace d’un an, ils ont fait des progrès énormes. » Comme Ignatienne, il souhaiterait cependant obtenir une assistance juridique, afin que les dossiers de ces mineurs soient traités plus rapidement et leur séjour en prison écourté dans la mesure du possible.

Cela d’autant qu’ils sont nombreux à avoir été accusés abusivement d’un crime, soit par vengeance, soit pour régler une querelle de famille, par jalousie ou par opportunisme. Il arrive qu’un employeur préfère expédier en prison sa nounou ou son boy plutôt que leur verser un maigre salaire à la fin du mois. « Pourquoi tant d’enfants sont-ils accusés de viol, lance le docteur Eugène Rutembesa, il ne faut pas être juriste pour deviner qu’ils s’agit de bavures… Qu’un garçon et une fille découvrent la sexualité, rien de plus normal. Les jeter en prison est absurde. » Tel ce petit garçon âgé d’une douzaine d’années, arrivé l’avant-veille pour un prétendu viol… Comme la plupart des jeunes détenus, il vient d’une famille pauvre et éclatée. A l’instar de Marie-Louise, une adolescente si timide qu’elle baisse le regard dès qu’on s’approche d’elle. Nounou, elle s’occupait d’un garçonnet de deux ans auquel elle aurait infligé un viol en bonne et due forme et elle aurait même avoué ce forfait ! Pourquoi ? Pour avoir la paix ou parce qu’elle était sans défense ? Marie-Louise n’en pipe mot. Plus que dubitatif, Théoneste suppose qu’il s’agit, comme si souvent, de simples attouchements, ajoutant qu’avant le génocide, les choses étaient bien différentes. Il y avait alors moins d’enfants délaissés, moins de précarité et surtout moins de propension à la délation. La morale s’est dégradée, les mentalités ont changé et la montée du sida va de pair avec la peur des relations sexuelles.

C’est ce qui a perdu Emmanuel Gatete, 18 ans, emprisonnée depuis quinze mois. Avec son frère cadet, ils sont les seuls survivants de leur famille. Par chance, les deux petits orphelins d’origine tutsi avaient été adoptés par un couple hutu, hélas décédé quelques années plus tard. Errant à la recherche d’un nouveau foyer, Emmanuel et son frère se sont perdus de vue. Puis l’aîné a été accueilli par un instituteur et sa femme (rescapée elle aussi), dans un village reculé du district de Kamonyi. Il y était bien traité, presque comme un fils, tout en travaillant comme domestique. Mais la poisse lui collait aux semelles. Une gamine de dix ans – fille d’une prostituée de Kigali - l’accusait de l’avoir violée, tant et si bien que le grand-père de la petite a dénoncé Emmanuel à la police. « Le plus dur en prison, dit celui-ci d’une voix douce, est de ne pas voir un juge pendant si longtemps tout en gardant l’espoir de retrouver la liberté. » En attendant, Emmanuel travaille bien, apprend à lire et à écrire et a choisi la filière de la couture. Suivi par un psychologue, il tient le coup. Pendant les activités sportives, on peut le voir rire aux éclats et se dépenser joyeusement comme tout adolescent normal. Mais le fait de ne pas savoir ce qu’est devenu son frère cadet ni pouvoir aller à sa recherche le tourmente beaucoup.

Autre destin peu enviable, celui de Théophile Ngendahimana, 19 ans, d’origine hutu. Son nom de famille - qui signifie « Dieu me protège » - n’a rien pu faire pour lui : il a été condamné à dix ans de prison pour le vol de dix petites fioles d’huile de machine à coudre, cela bien qu’il ait toujours contesté les faits. Orphelin de père et de mère, il apprenait la mécanique, lorsqu’un beau jour, il se serait retrouvé parmi un groupe de jeunes qui auraient commis le larcin en question. Par malheur, il était le seul à être pris, puis bastonné au commissariat. Vrai ou faux, peu importe, puisque la peine est de toute manière disproportionnée. A moins d’un miracle, il lui reste donc huit ans à purger. « Je vais devoir être patient et bien me comporter pour pouvoir bénéficier d’une libération anticipée, dit Théophile, alors j’en profite pour apprendre à lire et à écrire et suivre une formation en menuiserie. »

Tous ces parcours brisés ont un dénominateur commun : la prison devient une école de vie grâce au programme ENCADEMI mis en place par DiDé, comprenant l’alphabétisation, les formations professionnelles, la discipline, et une foule d’activités thérapeutiques comme le théâtre-forum, la prise de parole, le scoutisme, la danse africaine et même le sport. Eugène Rutembesa ne tarit pas d’éloges. « Chaque fois, je reviens à cette philosophie : il faut donner un sens à la souffrance, aller vers la vie, même derrière les barreaux, dit-il, DiDé montre à ces mineurs qu’il existe des adultes qui pensent autrement et qui les écoutent. On les prépare à devenir des hommes et des citoyens, ils seront munis d’un métier et auront acquis une morale. » Le psychologue-clinicien assiste régulièrement aux séances de prise de parole sur un thème donné. Ce jour-là : « comment se comporter après la libération pour ne pas retomber en prison ». Emmanuel, Théophile et les autres se lèvent et proclament - avec une étonnante assurance devant leurs camarades - ce qu’ils voudraient devenir à la sortie de prison, ce que la privation de liberté leur a appris, quel regard ils portent sur le monde des adultes ou sur la justice.

Ludique et divertissant, le théâtre-forum vise le même objectif : restructurer la personnalité des jeunes prévenus en leur donnant l’occasion d’exprimer leur vision du monde avant, pendant et après la prison, leurs espoirs et leurs préoccupations intimes. Souvent, ces improvisations tournent autour d’histoires liées à la sexualité. Celle, par exemple, d’une femme aisée mais séropositive qui engage un boy en lui proposant de devenir son amant. Jean-Baptiste, interprétant à merveille la ménagère amorale avec une serviette de bain en guise de pagne, déclenche l’hilarité générale et pourtant, le boy résiste à ses avances ! Un autre groupe évoque les peurs de deux adolescents, un garçon et une fille, qui s’amourachent tout en cherchant à se protéger du virus du sida. Les jeunes dans le public ne perdent pas une miette de ces échanges. Le troisième groupe raconte simplement la vie en prison, ce qu’on y apprend et pourquoi il faut travailler dur pour s’en sortir dans la vie. Les barreaux ne semblent pas mettre un frein à l’imagination des acteurs, très applaudis à la fin de chaque performance. Le psychologue Augustin Nziguheba anime deux fois par mois le théâtre-forum en compagnie des « encadreurs » et intervient parfois pour clarifier une situation, pour donner un conseil, pour analyser une scène et créer un rapport avec la vie au dehors.

A côté de ces activités scolaires ou thérapeutiques, il reste chaque jour du temps pour s’amuser et pratiquer toutes sortes de jeux de société bricolés avec les moyens du bord, pour organiser des courses d’estafette pieds nus sur le béton, des matches de foot ou de volley-ball, pour exécuter des sauts périlleux et autres acrobaties sur un matelas rapiécé, pour monter les drapeaux et prêter le serment de scout, le samedi matin, dans la plus parfaite tradition de Baden-Powell ou pour s’éclater lors d’une folle danse Intore avec de la musique à pleins tubes. En somme, les journées sont réglées comme dans un camp scolaire et Théoneste, toujours calme et aimable, épaulé par les « encadreurs », n’a aucune peine à se faire respecter par ces jeunes si peu gâtés par la vie. La plupart font l’expérience, sans doute pour la première fois, d’une prise en charge par des adultes qui essayent de les comprendre et leur veulent du bien. Même si l’enfermement pèse, surtout lorsqu’il est doublé de solitude pour ceux des enfants qui n’ont plus de famille ni de visites, le séjour en prison devient ici un tremplin vers l’avenir. Une démonstration qui a d’autant plus de sens dans un pays aux prises avec la rude tâche qui consiste à faire justice après un génocide.

Thérèse Obrecht
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