Pour “fêter” les un an de censure de son site en Egypte, RSF le remet en ligne

Pour “fêter” les un an de censure de son site en Egypte, RSF le remet en ligne

Des centaines de sites, dont celui de RSF, sont toujours bloqués en Egypte. Pour dénoncer cet emprisonnement virtuel des journalistes, RSF a décidé de contourner cette censure en remettant son site en ligne.

Sur la route de la révolution numérique, le gouvernement égyptien a encore bien du chemin à faire. Alors que l’ancien ministre de la Communication se targuait l’an passé d’encourager le développement des télécoms, de l’internet des objets et d’autres nouvelles technologies, y voyant là un “droit humain” (sic), Reporters sans frontières suggère au régime égyptien une piste plus simple pour avancer sur le plan numérique : cesser le blocage systématique de centaines de sites, notamment d’information. Et pour montrer la voie aux autorités, RSF débloque ce 10 août son site, censuré dans le pays depuis un an, en le remettant en ligne grâce à la technique du “mirroring” utilisée pour notre opération Collateral Freedom.

>>> Consultez le site de RSF en Egypte <<<

Al Jazeera, Al Bedaiah, Huffington Post Arabic, Medium, Buzzfeed… Parmi les sites censurés, près de 100 sites d’information ont été bloqués l’an passé selon une étude publiée en juillet 2018 par l’association pour la liberté de pensée et d’expression en Egypte (AFTE) et l’ONG de lutte pour la transparence et contre la censure sur internet Ooni. “Nous étions en train de travailler quand soudain, il a été impossible d’accéder au site, raconte à l’AFTE Lina Atallah, la rédactrice en chef du média indépendant Mada Masr. Des sites pro-régimes ont commencé à diffuser des informations selon lesquelles quelques sites étaient bloqués. En fait, cela en concerne un bien plus grand nombre. C’est massif et systématique.” Le seul tort de Mada Masr et des autres médias censurés ? Ne pas diffuser des infos pro-régime. Le quotidien libanais Al Akhbar a par exemple été censuré après avoir publié un article sur la démission du directeur des services de renseignement.

Selon plusieurs sources consultées par RSF, les autorités bloquent ces sites en utilisant plusieurs technologies, et notamment le deep packet inspection (DPI). En Egypte, les rares points d’entrée et de sortie permettant d’accéder à Internet sont placés sous le joug du régime. Les paquets acheminés, c’est-à-dire les requêtes des utilisateurs ainsi que les données qui leur sont envoyées, sont filtrés à ces péages numériques ultra-stratégiques. Des URL de sites et, plus globalement, des données qui seraient identifiées préalablement peuvent être ainsi automatiquement bloquées grâce à des équipements spécifiques vendus par des sociétés privées, sans qu’un recours humain ne soit nécessaire.

Sissi décide, les opérateurs exécutent… ou vont en prison

La mise en place de cet équipement DPI et des autres techniques de censure nécessite la coopération des opérateurs. Même les opérateurs internationaux qui affichent des standards internationaux en matière de respect des droits de l’Homme et de liberté d’expression – comme Vodafone qui compte 6 500 employés dans le pays et une part de marché de 40,3% – sont forcés de se plier aux règles liberticides du régime. Sans quoi ils risquent l’emprisonnement de leurs salariés, ainsi que le retrait de leur licence dans un pays où le taux de pénétration d’Internet est de 42% – ce qui promet une marge de progression intéressante sur le marché.

“Cette censure en ligne constitue le côté pile du modèle répressif que veut généraliser le régime égyptien. Il s’agit de mettre les journalistes “en mode silencieux” pour mieux diffuser le contenu pro-régime. Le côté face, ce sont les technologies qui servent à les traquer, et qui pour certaines sont vendues par des entreprises européennes, déclare Elodie Vialle, responsable du Bureau Journalisme et Technologie. RSF demande aux démocraties de condamner le modèle d’un Internet fermé, censuré, surveillé du régime égyptien. ”

Empêcher la vente des technologies de surveillance

Les démocraties n’en prennent pas vraiment le chemin. Ou alors, il est bien sinueux. La société française Amesys a ainsi vendu son système de surveillance aux autorités égyptiennes. Une proposition de la Commission européenne actuellement en discussion prévoit de renforcer les contraintes pesant sur l’exportation des technologies de surveillance. Mais neuf Etats membres, dont la Suède et la Finlande, tentent de freiner cette proposition.

Cet “anniversaire” peu festif du blocage du site de RSF, parmi tant d’autres, survient également dans un contexte de renforcement de l’étau du régime sur Internet. Mi-juillet, une “cyber-law” a été adoptée. Elle vise à légitimer des pratiques liberticides déjà à l’oeuvre et pourtant contraires à l’article 57 de la Constitution égyptienne de 2014 qui garantit l’accès à l’information, protège la liberté de la presse et restreint la censure.

L’Egypte, qui occupe le 161e rang au Classement mondial de la liberté de la presse, est actuellement l’une des plus grandes prisons au monde pour les journalistes.

RSF publie son rapport “Harcèlement en ligne des journalistes : quand les trolls lancent l’assaut”

RSF publie son rapport “Harcèlement en ligne des journalistes : quand les trolls lancent l’assaut”

Dans son nouveau rapport, Reporters sans frontières (RSF) révèle l’ampleur d’une nouvelle menace qui pèse sur les journalistes : le cyberharcèlement perpétré massivement par des armées de trolls, individus isolés ou mercenaires à la solde d’Etats autoritaires.

Lire le rapport RSF_Rapport Cyberharcèlement_FR

Reporters sans frontières publie, ce 26 juillet, son nouveau rapport intitulé “Harcèlement en ligne des journalistes : quand les trolls lancent l’assaut”, dans lequel l’organisation s’alarme de l’ampleur d’une nouvelle menace qui pèse sur la liberté de la presse : le harcèlement en ligne massif des journalistes.

Leurs auteurs ? De simples “haters”, individus ou communautés d’individus dissimulés derrière leur écran, ou des mercenaires de l’information en ligne, véritables “armées de trolls” mises en place par des régimes autoritaires.

Dans les deux cas, l’objectif est le même : faire taire ces journalistes dont les propos dérangent, quitte à user de méthodes d’une rare violence. Pendant des mois, RSF a documenté ces nouvelles attaques en ligne et analysé le mode opératoire de ces prédateurs de la liberté de la presse qui ont su utiliser les nouvelles technologies pour mieux étendre leur modèle répressif.

“Le harcèlement en ligne est un phénomène qui se propage à l’échelle mondiale et qui constitue aujourd’hui l’une des pires menaces contre la liberté de la presse, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. On découvre que les guerres de l’information ne sont pas menées seulement entre pays sur le plan international mais que les prédateurs du journalisme mettent en place des armées de trolls pour traquer et affaiblir tous ceux qui recherchent honnêtement les faits. Ces despotes laissent leurs mercenaires cibler les journalistes et leur tirer à balles réelles sur le terrain virtuel comme d’autres le font sur les terrains de guerre.”

Ce que révèle le rapport de RSF :

● Difficile d’établir le lien direct entre les cabales en ligne à l’encontre des journalistes et les Etats. RSF a enquêté et documenté des cas de harcèlement en ligne de journalistes dans 32 pays, révélant ainsi des campagnes de haine orchestrées par des régimes autoritaires ou répressifs comme en Chine, en Russie, en Inde, en Turquie, au Vietnam, en Iran, en Algérie, etc.

● RSF analyse et met en lumière le mode opératoire des Etats prédateurs de la liberté de la presse qui orchestrent ces attaques en ligne contre les journalistes en trois étapes :
○ désinformation : le contenu journalistique est noyé sur les réseaux sociaux sous un flot de fausses nouvelles et de contenus en faveur du régime,
○ amplification : ces contenus sont valorisés artificiellement via des commentateurs payés par les Etats pour laisser des messages sur les réseaux sociaux, ou bien via des programmes informatiques qui rediffusent automatiquement le contenu, les bots,
○ intimidation : les journalistes sont pris pour cibles personnellement, insultés et menacés de mort, pour les discréditer et les faire taire.

● Les violentes campagnes de cyberharcèlement sont également lancées par des communautés d’individus ou des groupes politiques dans des pays dits démocratiques – au Mexique notamment, voire même dans des pays très bien notés au Classement mondial de la liberté de la presse, comme la Suède ou la Finlande.

● Les conséquences sont parfois dramatiques : la plupart des journalistes victimes de cyberharcèlement interrogés par RSF sont pour beaucoup contraints à l’auto-censure face à cette vague de violence dont ils n’avaient pas imaginé l’ampleur.

● Les femmes journalistes sont les plus touchées par le cyberharcèlement. Deux tiers des journalistes femmes ont été victimes de harcèlement. Pour 25% d’entre elles, cela se passe en ligne.https://www.iwmf.org/wp-content/uploads/2018/06/Violence-and-Harassment-against-Women-in-the-News-Media.pdf

● En Inde par exemple, Rana Ayyub est la cible des soutiens du régime, les Yoddhas de Narendra Modi, qui attaquent la journaliste pour ses enquêtes sur l’accession au pouvoir du Premier ministre indien : “On m’a traitée de prostituée. Mon visage a été apposé à la photo d’un corps nu et la photo de ma mère a été prise sur mon compte Instagram et ‘photoshoppée’ de toutes les manières possibles.”

● Les journalistes d’investigation sont également dans la ligne de mire des trolls ; à l’image d’Alberto Escorcia, menacé de mort à la suite de ces enquêtes portant sur la manière dont des comptes “dormants” sont utilisés pour influencer des campagnes électorales, comme lors de l’élection présidentielle récente au Mexique.

● Aux Philippines, la journaliste Maria Ressa est également attaquée par les trolls, alors que le média qu’elle dirige, Rappler, doit faire face à un acharnement judiciaire.Depuis l’élection de Rodrigo Duterte à la présidence en 2016, les journalistes philippins qui mènent, comme elle, des enquêtes indépendantes sur le pouvoir sont constamment pris pour cible.

● En France, deux individus ont été condamnés début juillet à six mois de prison avec sursis et 2000 euros d’amende pour avoir menacé en ligne la journaliste Nadia Daam. Un troisième, qui l’a menacée de mort à la suite du procès, a également été condamné à six mois de prison avec sursis.

● Les entreprises comme Devumi qui vendent de faux comptes ont une responsabilité sociale directe dans l’amplification de ces nouvelles menaces : harceler un journaliste de manière massive n’a jamais été aussi simple – et aussi peu coûteux.

● Face à constat, Reporters sans frontières formule 25 recommandations envers les Etats, la communauté internationale, les plateformes, les médias et les annonceurs pour une meilleure prise en compte de ces nouvelles menaces numériques. RSF propose également dans son rapport un tutoriel intitulé “Journalistes : comment faire face aux armées de trolls”, dans lequel l’organisation rappelle les bonnes pratiques en matière de sécurité numérique.

JR, 100 photos pour la liberté de la presse

JR, 100 photos pour la liberté de la presse

Reporters sans frontières (RSF) est fière de présenter son nouvel album consacré au prophète planétaire du collage photographique JR. Disponible dès le 5 juillet.

Le portfolio inédit du nouvel album de RSF vous fait parcourir le monde dans les yeux de JR… Celui-ci accouche la ville de ses secrets, de nos oublis et des injustices de nos sociétés. Il est doté de ce talent qui fait les grands artistes : savoir s’adresser à tout le monde.

JR déploie ses portraits monumentaux en noir et blanc aux détours des rues, sur les monuments, pour tout le monde, avec tout le monde, partout dans le monde. Avec humour, il nous entraîne dans sa fête de village globale, dont le cortège mêle une simple voisine, des ados de Montfermeil ou des personnalités de renommée internationale comme Robert de Niro.

L’affiche est son mode opératoire, l’humour son arme. JR est un photographe, un colleur d’affiche, un artiste plasticien engageant et engagé ! « Photograffeur » hors norme, il dépasse la représentation de sa propre émotion pour en appeler à l’émotion collective.

Dossier spécial : Quand le journalisme s’illustre

À l’heure où les journalistes ont de plus en plus de mal à diffuser leurs enquêtes en images, l’essor du neuvième art, la bande dessinée, apporte un nouveau regard au réel. Nous avons rencontré Laurent Sourisseau, alias Riss, directeur de la publication de Charlie Hebdo et Françoise Mouly, directrice artistique du légendaire New Yorker.

Comme vous le savez, RSF a développé depuis 20 ans l’édition d’albums de photographies pour financer ses actions en toute indépendance. Grâce au soutien des photographes ou de leurs ayants-droit, le produit de la vente de ces albums revient à notre organisation et représente près du tiers de ses ressources.

Le message de RSF aux sponsors de Russie 2018

Le message de RSF aux sponsors de Russie 2018

“Ne laissez pas les exactions contre les journalistes ternir votre marque”

Après avoir mobilisé le grand public, en installant à Paris un faux terrain de football, sur lequel étaient posées les photos grandeur nature de journalistes russes emprisonnés, Reporters sans frontières (RSF) s’adresse aux sponsors de Russie 2018. En détournant leurs slogans, l’organisation leur rappelle qu’ils engagent leur responsabilité en sponsorisant la Coupe du monde de Poutine.

Les slogans publicitaires des sponsors de la Coupe du monde de la FIFA sont connus : “Taste the feeling” pour Coca-Cola, “Lovin’it” pour McDonalds ou “New thinking, new possibilities” pour Hyundai. Dans le cadre d’une nouvelle campagne, RSF les détourne pour sensibiliser sur la problématique du journalisme en Russie. “In Russia, journalists can’t Taste the feeling of freedom” ou encore “In Russia, journalists can’t lovin’ it”. Sur les réseaux sociaux, l’organisation interpelle les comptes des partenaires, en leur demandant de ne pas laisser les exactions contre les journalistes en Russie ternir leur marque.

“Nous rappelons aux sponsors de la Coupe du monde qu’ils engagent leur responsabilité, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. En contribuant au financement de l’organisation d’un événement sportif international, dans un pays dont l’Etat asphyxie le journalisme indépendant et exerce un contrôle toujours plus grand sur les médias, elles ne s’offrent pas seulement un bel espace de publicité : elles prennent un risque important pour leur image. Il est de leur devoir de ne pas se rendre, même passivement, complices du piétinement de la liberté de la presse dans les pays hôtes de la Coupe du monde, et de faire pression à leur manière, en conditionnant leurs financements au respect de la pluralité, de l’indépendance et de la liberté du journalisme ”.

Jamais autant de journalistes emprisonnés en Russie depuis la chute de l’URSS en 1991

La pression sur les médias indépendants ne cesse de s’intensifier depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en 2012 : lois liberticides, asphyxie ou reprise en main de titres de référence, blocage de sites d’information… Alors que les grandes chaînes de télévision abreuvent les citoyens d’un déluge de propagande, l’atmosphère devient étouffante pour ceux qui remettent en cause la nouvelle vulgate patriotique et néoconservatrice, ou qui cherchent tout simplement à défendre un journalisme de qualité.

Pas moins de six journalistes sont derrière les barreaux du fait de leurs activités d’information, un chiffre inédit depuis la chute de l’URSS en 1991. Les principales organisations de défense des médias ont été déclarées « agents de l’étranger ». La Tchétchénie et la Crimée, annexée en 2014, sont de véritables « trous noirs de l’information ». Et l’impunité reste la règle pour les assassins et agresseurs de journalistes.

La Russie occupe la 148e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse, publié par RSF en 2018.

 

International : Déjà 47 journalistes et collaborateurs de médias tués au premier semestre 2018, selon RSF

International : Déjà 47 journalistes et collaborateurs de médias tués au premier semestre 2018, selon RSF

D’après le baromètre des violations de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF), le premier semestre 2018 compte déjà 47 morts dont 36 journalistes professionnels, 9 journalistes-citoyens et 2 collaborateurs de médias. Face à ce bilan alarmant RSF intensifie ses missions d’assistance.

C’est un début d’année noire pour les journalistes. Alors que 2017 avait été l’une des années les moins meurtrières, les six premiers mois de 2018 ont été marqués par la mort de 47 journalistes et collaborateurs des médias. Parmi les pays les plus meurtriers : l’Afghanistan (11 journalistes tués), la Syrie (7), le Yémen (5) et le Mexique (5). Face à ce constat dramatique, RSF confirme son engagement auprès des journalistes menacés dans leur pays et multiplie ses missions de soutien en leur faveur. Près de 40% des bourses accordées par l’ONG ont aidé des journalistes en danger à être relocalisés et mis en sécurité. Quatre pays représentent à eux seuls un tiers du budget alloué par RSF au soutien des journalistes à travers le monde : l’Afghanistan, la Syrie, le Yémen et le Mexique.

Les journalistes afghanes particulièrement vulnérables

Classé 118e sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, l’Afghanistan a été frappé par plusieurs attentats depuis le début de l’année. Onze journalistes ont été tués depuis janvier et de nombreux autres sont menacés en permanence par les différentes parties au conflit. L’une de leurs cibles privilégiées, les femmes journalistes particulièrement vulnérables dans un pays où la propagande fondamentaliste est appliquée dans plusieurs régions du pays.

Depuis mars 2017, RSF soutient le Centre pour la protection des femmes journalistes afghanes (CPAWJ) qu’elle a co-fondé. Ce centre, unique en son genre, a pour vocation de soutenir et de protéger les femmes journalistes. Grâce en partie à l’appui financier et moral de RSF, le CPAWJ a recensé pour la première fois l’ensemble des journalistes et collaboratrices de médias dans le pays, soit 1741 dont 764 journalistes professionnelles. RSF et le CPAWJ ont conjointement organisé des formations à la sécurité physique pour elles et recommandé au gouvernement et au Parlement de les protéger davantage, particulièrement dans les provinces éloignées. Ils ont également préconisé l’élaboration d’une charte pour la protection des femmes journalistes dans les rédactions.

Fuir la guerre

La Syrie et le Yémen, qui occupent respectivement les 177ème et 167ème places au Classement mondial de la liberté de presse, font de nombreuses victimes parmi les rares journalistes qui couvrent encore la zone. Depuis le début de l’année en Syrie, un journaliste professionnel, cinq journalistes-citoyens et un collaborateur ont été tués dans des bombardements. Au Yémen, trois journalistes professionnels et deux journalistes-citoyens sont morts lors du premier semestre 2018.

Dans ces deux pays, véritables trous noirs de l’information, de nombreux journalistes n’ont pas d’autres choix, face à la menace, que d’abandonner leur métier, voire de quitter le pays. A ces journalistes contraints de fuir, RSF fournit un soutien spécifique, destiné à leur permettre de se mettre en sécurité ou de faire face à leurs besoins les plus urgents lorsqu’ils viennent de fuir. A eux seuls, ils représentent 20% des bénéficiaires du soutien financier de RSF en 2018. Plus des trois quarts des bourses accordées à la zone du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord concernent les journalistes de ces deux pays. Au total, 15 journalistes syriens et yéménites ont reçu des bourses depuis le début de l’année : six d’entre eux ont pu se mettre en sécurité dans un pays tiers, sept ont obtenu des soutiens de première nécessité pour répondre aux besoins les plus urgents lors de l’exil et deux autres ont pu assurer la prise en charge de leurs frais médicaux, dont Ahmed Abdelqader, directeur et fondateur du journal Aïn Ala al-Watan (“Un oeil sur la patrie”). Le 12 juin 2016, Ahmed Abdelqader a survécu à une tentative d’assassinat revendiquée par l’Etat islamique dans la ville d’Urfa, dans le sud-est de la Turquie. Touché à la mâchoire par plusieurs tirs, le journaliste, victime depuis d’une perte de l’audition de l’oreille gauche, a reçu une aide de la part de RSF pour payer ses frais d’hospitalisation. Afin d’échapper aux menaces qui persistaient, RSF l’a aidé à se réfugier à Istanbul, le temps que sa procédure de demande d’asile soit finalisée. Grâce au soutien de RSF, il réside depuis octobre 2016 en France.

Fuir la menace

A l’autre bout du globe, le Mexique, 147e au Classement de RSF, est considéré comme le pays le plus dangereux du continent américain pour les journalistes. En 2018, déjà cinq d’entre eux ont été assassinés. Quatorze autres ont été menacés de mort depuis le début de l’année.

Alberto Escorcia est l’un d’entre eux. Ce journaliste a reçu plusieurs menaces à la suite de son travail d’enquête sur les trolls au Mexique visant les journalistes du pays. RSF lui est venu en aide en assurant sa mise en sécurité hors du pays. Une aide directe que RSF déploie dans d’autres pays d’Amérique latine pour aider les journalistes et parfois leurs familles à fuir la menace. Sur un total de 10 bourses dédiées à la zone au premier semestre, la moitié d’entre elles ont permis la relocalisation de deux journalistes brésiliens, un mexicain, un hondurien et un colombien. Une autre a permis de venir en aide à la famille d’un journaliste nicaraguayen, Angel Eduardo, abattu le 22 avril d’une balle dans la tête alors qu’il diffusait un reportage en direct sur Facebook Live.

 

 

JOURNÉE MONDIALE DES RÉFUGIÉS – Les routes de l’exil : un chemin semé d’embûches y compris pour les journalistes

JOURNÉE MONDIALE DES RÉFUGIÉS – Les routes de l’exil : un chemin semé d’embûches y compris pour les journalistes

Menaces, intimidations, interpellations, poursuites judiciaires, refus d’autorisations et d’interviews, saisies de matériel, expulsions… A l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés le 20 juin 2018, Reporters sans frontières (RSF) dénonce les obstacles délibérément mis en place par les Etats pour entraver la couverture médiatique de la plus grave crise humanitaire du début du XXIe siècle.

Jamais, il n’avait imaginé que son reportage sur un centre d’accueil de migrants dans la région de Catane en Sicile se terminerait ainsi. Quand le journaliste de la Repubblica Alessandro Puglia ramène à sa rédaction des témoignages édifiants de réfugiés dénonçant “être traités comme des animaux”, il est convaincu que les faits rapportés vont permettre l’ouverture d’une enquête. La justice italienne s’est bien saisie de l’affaire. Mais c’est lui, le journaliste, qui s’est retrouvé poursuivi pour diffamation. Lui, qui a découvert ce centre où les droits élémentaires des migrants étaient bafoués, qui s’est retrouvé insulté, et menacé sur les réseaux sociaux. Son procès aura lieu en octobre 2018. Le plus dur, le plus “inacceptable” pour Alessandro Puglia, c’est d’être face à “une forme légale d’intimidation” destinée à “décourager les journalistes de faire leur travail”.

Dans le sud-est de la France, dans les régions frontalières avec l’Italie, les journalistes qui couvrent les questions migratoires ont appris à faire face à une autre “forme légale d’intimidation”. Celle des forces de l’ordre. “C’est le seul sujet où j’ai rencontré autant de pressions”, constate le photographe Laurent Carré qui a pourtant l’occasion, en tant que correspondant régional pour plusieurs quotidiens, dont Libération, de régulièrement faire des reportages avec la police. Le photoreporter ne compte plus le nombre de fois où il a dû montrer sa carte de presse et affirmer son “droit à pouvoir photographier” des réfugiés en présence de forces de l’ordre sur la voie publique, “face à des policiers qui lui assurent le contraire”. Fin janvier 2017, il se retrouve même malmené et mis à terre par des gendarmesqui viennent de débarquer en force chez l’agriculteur Cédric Herrou, poursuivi pour délit de solidarité avec les migrants. Une autre fois, un gendarme mobile qui le reconnaît, l’apostrophe et lui dit: “Vous savez, monsieur, je vous conseille de ne plus travailler sur ces sujets-là, ou vous risquez d’avoir des problèmes”.

Interpellés en reportage

Le journaliste américain Spencer Wolff en a justement eu des problèmes. Alors qu’il tournait depuis plusieurs mois un documentaire pour documentaire pour The Guardian sur Cédric Herrou et les habitants solidaires des migrants dans la vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne, il est interpellé fin juin 2017 et placé en garde à vue pendant “24 heures et 55 minutes” pour “aide à la circulation de personnes en situation irrégulière” par les mêmes gendarmes qu’il avait filmés quelques semaines plus tôt alors qu’il suivait ses interlocuteurs sur le terrain. “Ils savaient très bien que j’étais journaliste, mais ils m’ont longuement interrogé pour avoir des informations sur Cédric Herrou” se souvient Spencer Wolff. Dans la même région, six mois plus tôt, la directrice de publication du mensuel L’âge de Faire, Lisa Giachino, a passé près de 10 heures de garde à vue, après avoir été arrêtée par la police aux frontières (PAF) alors qu’elle suivait en reportage six mineurs érythréens. “Les policiers m’ont signifié ma garde à vue sans remettre en cause le fait que j’étais journaliste”, explique-t-elle dans un éditorial, avant de conclure : “la réalité, c’est que des centaines de soldats, de gendarmes, de policiers et de fonctionnaires de justice sont mobilisés dans les Alpes-Maritimes pour traquer les migrants et réprimer ceux qui les aident, voire ceux qui s’y intéressent.”

Derrière l’objectif officiel de démanteler des réseaux de passeurs, “il y a clairement une volonté d’entraver notre travail sur le terrain”, confirme le reporter indépendant Raphaël Krafft, auteur de nombreux sujets sur les exilés réalisés à Vintimille, sur l’Acquarius ou dans les cols alpins frontaliers, et notamment dans la région de Briançon où il a été interpellé, fin 2017, avec la journaliste du quotidien suisse interpellé, fin 2017, avec la journaliste du quotidien suisse Le Temps, Caroline Christinaz. “Mais ce n’est pas seulement la police qui nous empêche de travailler. On est aussi bloqué par les municipalités et les différents services de l’Etat qui ne répondent pas à nos sollicitations”. En France comme en Italie, constate-t-il, des demandes d’interviews d’acteurs officiels directement impliqués dans la gestion des migrants ou d’autorisation pour accéder à des camps de réfugiés n’aboutissent jamais. Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. En 2012 déjà, dans le cadre de la campagne “Open Access : Ouvrez les portes! On a le droit de savoir!”, Reporters sans frontières avait dénoncé l’impossibilité pour les journalistes de travailler dans les centres de rétention un peu partout en Europe.

“Nos sociétés ne peuvent faire l’économie d’une couverture journalistique des crises migratoires, aujourd’hui au centre du débat public en Europe et ailleurs, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Informer sur ce sujet ne saurait constituer un délit. Pourquoi alors interpeller et mettre en garde à vue les journalistes, saisir leur matériel ou leur interdire l’accès des centres de rétention et des camps de réfugiés? Les Etats ont le devoir et la responsabilité de ne pas entraver l’exercice du journalisme au prétexte d’arguments sécuritaires et de ne pas promouvoir une vision édulcorée d’une réalité souvent tragique.”

Des enquêtes qui révèlent des droits élémentaires bafoués

Les enquêtes et reportages sur les migrants “interpellent les pouvoirs publics sur l’illégalité de leurs pratiques. Délit de délaissement, non assistance à personne en danger, déni de minorité…. on est très souvent à la limite du droit”, observe Raphaël Krafft. C’est également le constat dressé par la journaliste Claire Billet et le photographe Olivier Jobard. Ensemble, ils ont franchi six frontières clandestinement pour documenter le chemin d’exil de cinq migrants entre Kaboul et Paris, courant 2013. Au large de la Grèce, le bateau sur lequel ils se trouvaient a été arraisonné et repoussé dans les eaux turques, après avoir été privé de son moteur. “Si nous avions été identifiés comme journalistes, jamais nous aurions pu témoigner que les gardes-côtes grecs pratiquaient la technique illégale du refoulement collectif”, expliquent-ils.

Repérés quelque temps plus tard à la frontière turque, Claire Billet et Olivier Jobard seront finalement interpellés, expulsés, condamnés à verser une amende et interdits de territoire pendant deux ans. Leur expulsion se passe dans de bonnes conditions. Quatre ans plus tard, alors que la situation s’est fortement dégradée pour les médias en Turquie après la tentative de putsch de juillet 2016, le journaliste italien Gabriele Del Grande en viendra à observer une grève de la faim pour sortir du centre de rétention dans lequel il est retenu depuis deux semaines, après avoir été arrêté lors d’un reportage sur les réfugiés à la frontière syrienne.

Contrôler une information sur une réalité indigne et inhumaine

Hors d’Europe, le tableau est encore plus noir. A Agadez au Niger, le carrefour des migrants guinéens, nigérians, maliens et soudanais, “le terrain est inaccessible”, même avec une carte de presse, les portes du centre de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) restent fermées, pourtant “on sait qu’il y a des milliers de migrants qui y vivent dans des conditions lamentables et ont à peine de quoi se nourrir”, explique le directeur de la radio Kaoucen, Ousmane Oumarou.

En Libye, c’est la peur au ventre que les journalistes se rendent désormais dans les centres de détention des migrants passés, depuis 2014, sous le contrôle des milices. Après un long parcours administratif pour obtenir les autorisations nécessaires, ils arrivent sur des lieux où “la réalité de ce que subissent les migrants a été visiblement maquillée” et où ils doivent “filmer des mises en scène précises sur ordre des miliciens”, témoigne un journaliste libyen contacté par RSF, et qui, pour des raisons de sécurité, doit conserver l’anonymat. “Par peur de représailles”, les journalistes s’exécutent. Ils filment ou arrêtent de filmer sur ordre : en juin 2015, il est “forcé d’interrompre l’interview d’un migrant qui pleurait en décrivant ses conditions inhumaines de détention”. L’année dernière, il voit, impuissant, les gardiens employer la force pour empêcher une femme enceinte de venir lui parler.

Les “goulag du Pacifique”, des trous noirs de l’information

Des milliers de personnes arrêtées sur leur parcours d’exil dépérissent loin des regards, des caméras et des micros, dans des trous noirs de l’information organisés par les Etats eux-mêmes. En imposant un traitement offshore des demandes d’asile après avoir externalisé ses centres de rétention sur des îles du Pacifique, l’Australie est parvenu à imposer une véritable chape de plomb sur ce qu’il se passe dans ce que certains ont baptisé les “goulags du Pacifique”. Pour empêcher l’accès de la prison mis à la disposition de l’Australie par la petite République de Nauru, l’île située au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée a notamment mis en place une politique de visa un peu particulière : les frais de demandes de visa s’élèvent à 8 000 euroset sont non remboursables, même en cas de refus, ce qui est généralement le cas. Pour limiter l’attention médiatique, le gouvernement nauruan a également trouvé une solution radicale : bloquer l’accès à Facebook pendant près de trois ans.

Sur l’île papouasienne de Manus, les demandeurs d’asile détenus à la demande de l’Australie, ont encore un accès limité et coûteux à internet. C’est ce qui permet au journaliste Behrouz Boochani de documenter depuis 2014 la réalité et les conséquences de la politique d’immigration australienne. Les journalistes sont en principe bannis de l’île. Mais Behrouz Boochani a la particularité d’être lui-même un réfugié incarcéré. C’est donc de l’intérieur, que ce journaliste kurde iranien relate sur Twitter, Facebook et dans la presse anglo-saxone, l’effroyable et “la lente agonie” des réfugiés “terrifiés”, victimes d’un “système carcéral sadique”.

Documenter de l’intérieur, une activité risquée

Dénoncer de l’intérieur les mauvais traitements, voire les tortures et les exactions dont sont victimes des réfugiés dans les centres de détention ou les camps où ils sont entassés n’est pas sans risque. Le 24 mai dernier, le journaliste syrien Abdel Hafez al Houlani, originaire de Homs et qui vit depuis 2015 dans le camp de réfugié d’Aarsal dans l’est du Liban, a été arrêté, puis maintenu en détention et maltraité pendant six jours. Lors de son interrogatoire, lorsqu’il a reconnu être le directeur du bureau de presse de l’Union des Syriens pour la défense des prisonniers et le correspondant du site d’information Zaman Al Wasil, et qu’il couvrait “tout ce qui touche aux réfugiés syriens dans le camp d’Aarsal, comme les raids de l’armée libanaise, et ses arrestations régulières”, les insultes ont redoublé. Finalement relâché, il a depuis déjà été convoqué à deux reprises par les autorités libanaises. Abdel Hafez al Houlani se sait surveillé. Il craint aujourd’hui pour sa vie.

Deux journalistes birmans, Minzayar Oo et Hkun Lat ont aussi craint le pire en septembre 2017. Arrêtés alors qu’ils couvraient l’afflux de plusieurs centaines de milliers de réfugiés rohingyas à la frontière du Bangladesh, ils se sont notamment retrouvés accusés par les autorités bangladaises de ”divulgation de fausses nouvelles et d’espionnage”. La suspicion à leur égard a été d’autant plus forte que les journalistes birmans ne sont pas en principe autorisés par leur propre État à franchir la frontière et qu’ils peuvent encore moins couvrir les exactions qui poussent les Rohingyas sur les routes de l’exil. Au-delà des entorses au droit international humanitaire que certains Etats cherchent à masquer en intimidant les journalistes, ce sont aussi leurs choix politiques qui sont ainsi passés sous silence et tout simplement niés.

Reporters sans frontières

“Pendant la Coupe du Monde, la répression continue” : la campagne de RSF sur la Russie

“Pendant la Coupe du Monde, la répression continue” : la campagne de RSF sur la Russie

A la veille de l’ouverture de la Coupe du monde de football en Russie, Reporters sans frontières (RSF) lance une campagne de mobilisation pour dénoncer l’emprise toujours plus forte du Kremlin sur le journalisme russe et saluer le combat de ceux qui y résistent.

En installant à Paris un faux terrain de football, sur lequel les photos en grandeur nature de sept journalistes russes emprisonnés étaient posées, Reporters sans frontières (RSF) a lancé une campagne de communication à la veille de l’ouverture de la Coupe du monde de football 2018 en Russie. Pour dénoncer la situation et mobiliser le public, RSF diffuse des vignettes de collection avec les figures des journalistes détenus, parmi lesquels Alexandre Sokolov et Igor Roudnikov. Jamais autant de journalistes, salariés ou blogueurs, n’ont été emprisonnés dans le pays depuis la chute de l’URSS en 1991. La campagne sera poursuivie avec d’autres visuels dans les semaines qui viennent, afin d’éviter que le plus grand événement médiatique de l’année ne serve la propagande du système Poutine en camouflant la réduction toujours plus drastique du pluralisme journalistique dans ce pays.

Le Kremlin contrôle les principaux grands médias russes, dont il se sert pour déverser sur la population un torrent de propagande. Malgré toute sa détermination, le journalisme indépendant perd du terrain. Dès qu’un média indépendant parvient à atteindre le grand public, il est brutalement renvoyé sur le banc de touche. Ceux qui infligent des tacles par derrière aux reporters, en revanche, ne reçoivent que rarement des cartons rouges : des violences policières aux assassinats, l’impunité est la règle. Au moins 34 journalistes ont été tués du fait de leurs activités depuis l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999. Dans la grande majorité des cas, les enquêtes ne donnent rien et les commanditaires ne sont jamais identifiés. En Tchétchénie ou en Crimée, annexée en 2014, les règles n’ont tout bonnement plus cours : avec la bénédiction du Kremlin, les autorités jouent “à huis-clos”.

« La ferveur populaire que suscite la Coupe du monde de football ne doit pas faire oublier l’autre match, déséquilibré, qui oppose le pouvoir aux médias indépendants en Russie, a déclaré Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, lors du point presse. Jamais la liberté de la presse n’a été aussi piétinée depuis la chute de l’URSS. Pour éviter que le plus grand événement médiatique de l’année ne se réduise à un décor Potemkine, nous mettons à l’honneur les visages de ces journalistes qui incarnent la résistance à la main-mise du Kremlin sur les médias. »

Poursuivant la métaphore, le secrétaire général de RSF a expliqué comment le Kremlin “truquait les matches en changeant arbitrairement les règles du jeu” : de la pénalisation de la diffamation à l’“offense aux sentiments des croyants, les lois liberticides ne cessent de se multiplier. Leur caractère vague et large permet leur application sélective et arbitraire. Les organisations de défense de la liberté de la presse n’échappent pas à la criminalisation, qui menace même aujourd’hui les médias étrangers. Hier encore très libre, Internet est à son tour brutalement repris en main.

La Russie occupe la 148e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse, publié par RSF en 2018.

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3 mai : Journée mondiale de la liberté de la presse. RSF lance le film “#FightFakeNews”

3 mai : Journée mondiale de la liberté de la presse. RSF lance le film “#FightFakeNews”

A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, Reporters sans frontières (RSF) lance une campagne de communication pour lutter contre la désinformation, avec le film “#FightFakeNews” (voir la Vidéo  )

La lutte contre la désinformation est l’un des enjeux majeurs de la défense du journalisme. A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai 2018, Reporters sans frontières (RSF) lance un film de mobilisation contre les “fake news”, intitulé “#FightFakeNews”. Réalisé par l’agence BETC, ce spot met en parallèle les ravages humains des contrefaçons de produits industriels ou pharmaceutiques et les ravages politiques de la “contrefaçon” de l’information. Au contraire des contrefaçons classiques, dont les conséquences sur la santé ou l’environnement sont visibles et mesurables, le phénomène des “fake news” sape les fondements de la démocratie.

“Les contenus produits de façon rigoureuse et honnête subissent de plus en plus la concurrence déloyale de contenus sponsorisés, de propagande et de rumeurs, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. Comme le prouvent les études, les informations fausses circulent plus aisément que celles qui sont dignes de confiance, à cause des biais cognitifs des êtres humains. Nous ne saurions rester passifs devant les dangers pour la sincérité du débat public et donc pour la démocratie. RSF travaille à promouvoir concrètement la liberté, l’indépendance et le pluralisme du journalisme.”

Cette campagne à destination du grand public, pouvant être diffusée tant par les chaînes de télévision que sur les réseaux sociaux et tous les sites Internet qui le souhaitent, est lancée une semaine après la publication par RSF du Classement mondial de la liberté de la presse 2018 et moins d’un mois après le lancement officiel de la “Journalism Trust Initiative”, un dispositif d’autorégulation des médias visant à renforcer le journalisme dans le nouvel écosystème de l’information, proposé par RSF et ses partenaires, l’Agence France-Presse (AFP), l’Union européenne de radio-télévision (UER) et le Global Editors Network (GEN).

Le film “#FightFakeNews” existe en deux versions, d’une durée respective de 30 et 50 secondes.

Classement mondial de la liberté de la presse 2018 : la haine du journalisme menace les démocraties

Classement mondial de la liberté de la presse 2018 : la haine du journalisme menace les démocraties

L’édition 2018 du Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF) témoigne de l’accroissement des sentiments haineux à l’encontre des journalistes. L’hostilité revendiquée envers les médias, encouragée par des responsables politiques et la volonté des régimes autoritaires d’exporter leur vision du journalisme menacent les démocraties.

Le Classement mondial de la liberté de la presse, qui évalue chaque année la situation du journalisme dans 180 pays, révèle un climat de haine de plus en plus marqué. L’hostilité des dirigeants politiques envers les médias n’est plus l’apanage des seuls pays autoritaires comme la Turquie (157e, -2) ou l’Egypte (161e), qui ont sombré dans la “média-phobie” au point de généraliser les accusations de “terrorisme” contre les journalistes et d’emprisonner arbitrairement tous ceux qui ne leur prêtent pas allégeance.

De plus en plus de chefs d’Etat démocratiquement élus voient la presse non plus comme un fondement essentiel de la démocratie, mais comme un adversaire pour lequel ils affichent ouvertement leur aversion. Pays du Premier amendement, les Etats-Unis de Donald Trump figurent désormais à la 45e place du Classement, en recul de deux places. Le président adepte du “media-bashing” décomplexé, en qualifiant les reporters d’“ennemis du peuple”, use d’une formule utilisée autrefois par Joseph Staline.

Dans certains pays, la frontière entre la brutalité verbale et la violence physique est de plus en plus ténue. Aux Philippines (133e, -6), le président Rodrigo Duterte, coutumier des insultes et des menaces à l’encontre des médias d’information, a prévenu : être journaliste “ne préserve pas des assassinats”. En Inde (138e, -2), les discours de haine envers les journalistes sont relayés et amplifiés sur les réseaux sociaux, souvent par des armées de trolls à la solde du Premier ministre Narendra Modi. En l’espace d’un an, dans chacun de ces deux pays, au moins quatre journalistes ont été froidement abattus.

Les violences verbales des leaders politiques à l’encontre de la presse se sont multipliées aussi sur le continent européen, pourtant celui où la liberté de la presse est la mieux garantie. En République tchèque (34e, -11), le président Milos Zeman, s’est présenté, en octobre dernier, à une conférence de presse muni d’une kalachnikov factice sur laquelle était inscrite l’expression “pour les journalistes”. En Slovaquie (27e, -10), Robert Fico, Premier ministre jusqu’en mars 2018, traitait les journalistes de “sales prostituées anti-slovaques” ou de “simples hyènes idiotes”. Un journaliste, Jan Kuciak, a été assassiné en
février dans ce pays d’Europe centrale, après la mort de Daphne Caruana Galizia dans l’explosion de sa voiture à Malte (65e, -18).

“La libération de la haine contre les journalistes est l’une des pires menaces pour les démocraties, constate le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire. Les dirigeants politiques qui alimentent la détestation du journalisme portent une lourde responsabilité, car remettre en cause la vision d’un débat public fondé sur la libre recherche des faits favorise l’avènement d’une société de propagande. Contester aujourd’hui la légitimité du journalisme, c’est jouer avec un feu politique extrêmement dangereux. »

En 2018, la Norvège et la Corée du Nord conservent leur première et dernière place

Dans cette nouvelle édition, la Norvège reste en tête du Classement pour la seconde année consécutive, talonnée comme l’an dernier par la Suède (2e). Traditionnellement respectueux de la liberté de la presse, les pays nordiques n’en sont pas moins affectés par la détérioration générale. Pour la deuxième année consécutive, la Finlande (4e, -1), affaiblie par une affaire où le secret des sources a été menacé, baisse dans le Classement et perd sa troisième place, au profit des Pays-Bas. A l’autre extrême du Classement, la Corée du Nord (180e) conserve la dernière place.

Le Classement montre l’influence grandissante des “hommes forts” et des contre-modèles. Après avoir étouffé les voix indépendantes à l’intérieur de ses frontières, la Russie (148e) de Vladimir Poutine étend son réseau de propagande à travers le monde grâce à ses médias comme RT et Sputnik, et la Chine (176e) de Xi Jinping exporte son modèle d’information verrouillée en Asie. Dans leur répression implacable des voix critiques, ils confortent ainsi des pays qui figurent déjà en queue de Classement comme le Vietnam (175e), le Turkménistan (178e) ou l’Azerbaïdjan (163e).
Quand ce ne sont pas les despotes, c’est la guerre qui contribue à transformer des pays en trous noirs de l’information, comme l’Irak (160e, -2), qui a rejoint cette année les bas-fonds du Classement. Sur la carte de la liberté de la presse, jamais il n’y avait eu autant de pays en noir.

Des indices régionaux au plus bas

C’est en Europe, la zone géographique où la liberté de la presse est la moins menacée dans le monde, que la dégradation de l’indice régional est la plus importante cette année. Sur les cinq plus fortes baisses du Classement 2018, quatre sont des pays européens : Malte (65e, -18), République tchèque (34e, -11), Serbie (76e, -10) et Slovaquie (27e, -10). La lente érosion du modèle européen se confirme (cf. notre analyse régionale, En Europe aussi, on assassine les journalistes).

Indices régionaux

En deuxième position, mais cependant loin derrière, avec plus de dix points d’écart, se situe le continent américain, qui offre une situation contrastée (cf. nos analyses régionales, Les Etats-Unis dégringolent, le Canada remonte et Un bilan en demi-teinte en Amérique latine). En Amérique centrale, la violence et l’impunité continuent de faire régner la peur et l’autocensure. Avec onze journalistes tués, le Mexique (147e) est devenu en 2017 le deuxième pays le plus meurtrier au monde pour les journalistes. Le Venezuela (143e), avec ses six places en moins, affiche la plus importante chute du continent, le président Maduro poursuivant sa dérive autoritaire. A l’inverse, l’Equateur (92e), où les tensions entre le pouvoir et les médias privés se sont apaisées, remonte de treize positions et enregistre la plus forte progression cette année. Au Nord, l’Amérique de Donald Trump perd à nouveau deux places en 2018 tandis que le Canada de Justin Trudeau en gagne quatre et se hisse dans le top 20 à la 18e place, au niveau où la situation de la liberté de la presse est qualifiée de “plutôt bonne”.

Vient ensuite l’Afrique, avec un score qui s’est légèrement amélioré par rapport à 2017 mais qui présente également des situations très variées (cf. notre analyse régionale Le journalisme de terrain à haut risque en Afrique). La fréquence des coupures internet, notamment au Cameroun (129e) ou en République démocratique du Congo (154e), qui s’ajoute aux fréquentes agressions et arrestations, révèle de nouvelles formes de censure dans la région. La Mauritanie (72e), qui a adopté une loi punissant de peine de mort le blasphème et l’apostasie même en cas de repentir, affiche la plus forte régression du continent : moins 17 places. Le départ du pouvoir de trois des pires prédateurs de la presse en Afrique ouvre toutefois une ère prometteuse pour les journalistes du Zimbabwe (126e, +2), d’Angola (121e, +4) et de Gambie (122e), qui affiche avec un gain de 21 places la plus forte hausse du Classement.

Dans la zone Asie-Pacifique, qui conserve sa quatrième place au niveau régional, la Corée du Sud gagne 20 places, la 2e plus forte hausse du Classement, et se hisse à la 43e position, tournant la page d’une décennie noire après l’élection du président Moon Jae-In. Cependant les démocraties d’Asie du Nord peinent à préserver leurs modèles face à une Chine toute puissante qui exporte sans complexe ses méthodes pour réduire au silence toute voix critique. Le Cambodge (142e), qui semble dangereusement emprunter la voie chinoise en fermant par dizaine des organes de presse indépendants, dévisse de dix places, accusant l’une des plus fortes baisses de la région (cf. notre analyse régionale Les démocraties de la zone Asie-Pacifique menacées par le contre-modèle chinois de contrôle des médias).

L’espace post-soviétique et la Turquie restent pour leur part aux avant-postes de la dégradation mondiale de la liberté de la presse (cf. notre analyse régionale Reflux historique de la liberté de la presse dans l’espace post-soviétique et en Turquie ). Près des deux tiers des pays de la zone pointent toujours autour ou derrière la 150e place du Classement, et la plupart continuent de baisser. A l’image du Kirghizistan (98e), qui affiche l’une des plus fortes baisses du Classement (-9) après une année marquée par de multiples pressions contre les médias et notamment des amendes astronomiques pour “offense au chef de l’Etat”. Au vu de ces piètres performances, sans surprise, l’indice de la région Europe de l’Est et Asie centrale est sur le point de rattraper celui de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord.

Au regard des indicateurs utilisés pour mesurer les évolutions des pays, année après année, c’est dans la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord que la dégradation de l’indicateur environnement, c’est-à-dire du climat dans lequel travaillent les journalistes, est la plus forte (cf. nos analyses régionales, Le Moyen-Orient déchiré par les conflits et les affrontements politiques et Le journalisme mis à rude épreuve en Afrique du Nord). Les conflits armés qui perdurent en Syrie (177e), au Yémen (167e, -1), les accusations récurrentes de terrorisme utilisées contre les journalistes en Egypte (161e), en Arabie saoudite (169e, -1), au Bahreïn (166e, -2) continuent de faire de cette région du monde l’endroit où il est le plus difficile et dangereux pour un journaliste d’exercer sa profession. ______

Publié chaque année depuis 2002 à l’initiative de RSF, le Classement mondial de la liberté de la presse permet d’établir la situation relative de 180 pays en matière de liberté d’information. La méthodologie du classement s’appuie sur leurs performances en matière de pluralisme, d’indépendance des médias, d’environnement et d’autocensure, de cadre légal, de transparence et de qualité des infrastructures soutenant la production de l’information. Il ne s’agit pas ici d’évaluer les politiques gouvernementales des pays. Les indices globaux et régionaux sont calculés à partir des scores obtenus par les différents pays. Ces scores sont eux-mêmes établis à partir d’un questionnaire proposé en vingt langues à des experts du monde entier, doublé d’une analyse qualitative. A noter que plus l’indice est élevé, pire est la situation. La notoriété du Classement mondial de la liberté de la presse en fait un outil de plaidoyer essentiel.