Le rachat du magazine économique et financier Challenges par le groupe de luxe LVMH, déjà propriétaire de plusieurs titres de presse, est le dernier cas d’école des concentrations dans le marché des médias en France. Parce que ce phénomène persiste, voire s’amplifie, Reporters sans frontières (RSF), le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le SNJ-CGT, ont saisi le Conseil d’État français afin qu’il se prononce sur les mesures d’urgence qu’il convient de prendre pour prévenir les atteintes irrémédiables au pluralisme de l’information et à l’indépendance éditoriale en France, au sens de la législation européenne. En amont d’une audience clé devant la juridiction administrative ce 12 mars, RSF appelle le gouvernement à prendre urgemment ses responsabilités en la matière. 

La France est régulièrement pointée du doigt, au sein de l’Union européenne, en raison de la concentration de ses médias, couplée à une absence de garanties suffisantes d’indépendance des rédactions et de pluralisme de l’information. Alors qu’en Suisse romande, les médias français sont lus et écoutés quotidiennement, la concentration des médias à l’oeuvre dans notre pays voisin nous préoccupe pleinement. 

Les initiatives parlementaires ou académiques pour réformer le cadre en vigueur, défini par la loi Léotard de 1986 et dont les critères sont désormais obsolètes, sont pourtant nombreuses. Le dernier exemple en date : la proposition de loi portée par la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, dont le premier article a trouvé, le 12 février dernier, une majorité à l’Assemblée nationale (Conseil national), qui vise à préserver le pluralisme de l’information en limitant la concentration des médias dans les mains de quelques propriétaires.

Or, la législation européenne pour la liberté des médias (EMFA), entrée pleinement en vigueur en France depuis le 8 août 2025, donne une partie de la solution en son article 22 : soumettre les opérations de concentration – rachats de médias, prises de participation, fusions – à une évaluation rigoureuse et indépendante de nature à limiter les risques pour le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale des rédactions.

Mais l’État français n’a pas pris les mesures qu’il est obligé, par le droit européen, de mettre en place : la désignation de l’autorité qui devra mettre en œuvre ces contrôles et la définition de leurs modalités procédurales.

RSF, le SNJ et le SNJ-CGT ont donc saisi la justice administrative pour dénoncer l’inaction de l’État, le contraindre à prendre les mesures nécessaires et prévenir les dommages irréparables nés de cette carence : c’est ce qui sera débattu devant le Conseil d’État le 12 mars prochain. Le rachat du magazine économique et financier Challenges par le groupe de luxe LVMH n’a pas fait l’objet d’un contrôle alors qu’il a eu lieu en décembre 2025, soit plusieurs mois après l’entrée en vigueur de l’EMFA. Les conséquences de cette absence de contrôle sur le pluralisme externe et l’indépendance de sa rédaction sont pourtant déjà là.

« Ce que RSF demande, ce n’est ni plus ni moins que de créer les conditions pour que le règlement européen – pourtant déjà en vigueur – s’applique. Nous notons, d’une part, l’urgence de la mise en place d’un dispositif efficace, au regard de la recomposition du paysage médiatique, dont le rachat de Challenges est la dernière manifestation, et d’autre part, les promesses non tenues d’une loi issue des États généraux de l’information alors que la proposition de loi portée par Sophie Taillé-Polian le mois dernier a montré qu’une majorité pouvait se constituer sur un tel texte. La carence de l’État ne doit pas nous résigner : le Conseil d’État a le pouvoir de prévenir les dommages irréparables causés par la non-application de l’article 22 de l’EMFA. RSF appelle la plus haute juridiction de l’ordre administratif français à garantir le droit fondamental des citoyens à une information pluraliste, mais aussi l’indépendance des rédactions et la sécurité juridique pour les propriétaires de médias qui participent à ces opérations de concentration et leurs salariés. »
Thibaut Bruttin
Directeur général de RSF

Parallèlement, le SNJ, le SNJ-CGT et le SNME-CFDT ont saisi l’Autorité de la concurrence considérant que LVMH commettait un abus de position dominante en rachetant Challenges. La procédure est toujours en cours.

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