Le 16 octobre dernier marquait le neuvième anniversaire de l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. Neuf ans après ce crime, l’acquittement, le 2 septembre 2026, de l’homme d’affaires maltais Yorgen Fenech, accusé d’avoir commandité son meurtre, rappelle avec brutalité combien la quête de justice peut se heurter à de puissants intérêts.

La journaliste devenue tristement célèbre après avoir été assassinée par une bombe placée sous sa voiture, enquêtait sur des allégations de corruption en lien avec le projet ElectroGas, portant sur la construction d’une centrale électrique alimentée au gaz naturel. Son assassinat n’est pas un fait divers. Il est le symbole d’une violence destinée à faire taire celles et ceux qui, par leur travail d’investigation, menacent les intérêts de certains. Et lorsque la justice échoue à établir les responsabilités, c’est la liberté de la presse elle-même qui s’en trouve fragilisée.

L’Europe n’est malheureusement pas épargnée par cette réalité. En février 2018, le journaliste d’investigation slovaque Ján Kuciak et sa compagne Martina Kušnírová étaient assassinés par balle à leur domicile. Ce double meurtre avait provoqué une onde de choc dans le pays et précipité la démission du Premier ministre Robert Fico. Huit ans plus tard, les familles attendent toujours que justice soit pleinement rendue, tandis que Robert Fico a retrouvé la tête du gouvernement en 2023. Cette séquence résume à elle seule le paradoxe d’une société qui s’indigne mais peine à obtenir justice.

En Grèce, en avril 2021, le journaliste Giorgos Karaivaz, spécialiste des faits divers et du crime organisé, était abattu en plein jour devant son domicile à Athènes. Son assassinat est considéré comme l’un des actes les plus violents contre le journalisme au sein de l’Union européenne or à ce jour, l’enquête est toujours au point mort. 

À quelques jours de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, le 2 novembre, Reporters sans frontières Suisse rappelle une vérité que les démocraties ne peuvent se permettre d’ignorer : il ne saurait y avoir de liberté de la presse sans justice pour celles et ceux qui la défendent. L’impunité est un signal adressé aux auteurs de violences, une invitation à recommencer et une menace pour tous les journalistes qui poursuivent leurs enquêtes malgré les pressions.

Les mobilisations des familles, des syndicats et des organisations de défense de la liberté de la presse ont permis de maintenir ces affaires dans le débat public. Mais la mobilisation ne peut se substituer à l’action des États. En 2014 déjà, le Conseil de l’Europe alertait sur l’insuffisance des efforts déployés par les autorités pour traduire en justice les auteurs de crimes contre les journalistes, contribuant à l’installation d’une culture de l’impunité. Force est de constater que douze ans plus tard, les Etats membres n’ont toujours pas mis en place un cadre législatif complet pour prévenir cette impunité.

L’Union européenne est souvent considérée comme un havre de liberté de la presse. Mais lorsque des assassinats restent insuffisamment élucidés et que leurs commanditaires échappent à la justice, c’est l’État de droit lui-même qui vacille. La protection des journalistes ne peut s’arrêter aux frontières des régimes autoritaires : elle doit être une exigence absolue, y compris au cœur des démocraties européennes.

La Suisse, elle aussi, doit regarder ses propres angles morts. Si les menaces prennent rarement ici la forme d’atteintes physiques comparables à celles observées ailleurs, l’hostilité qui se manifeste en ligne constitue une réalité préoccupante, dont l’intensité varie selon les profils et l’exposition médiatique. Une étude menée en 2023 par Léa Stahel, chercheuse à l’Université de Zurich, auprès de 568 journalistes suisses met en évidence plusieurs facteurs d’exposition : une large audience, une forte présence sur les réseaux sociaux ou encore le travail pour des chaînes de télévision abordant fréquemment des sujets politiques. L’étude souligne également des formes d’hostilité spécifiques : les femmes sont davantage exposées aux attaques sexistes, tandis que les journalistes issus de l’immigration sont particulièrement concernés par les manifestations racistes et xénophobes.  Protéger la liberté de la presse en Suisse, c’est aussi reconnaître ces inégalités afin de lutter contre l’autocensure et prendre au sérieux les violences numériques.

L’impunité s’installe lorsque les menaces sont banalisées, lorsque les enquêtes s’enlisent, lorsque les responsables ne sont pas poursuivis et lorsque les victimes sont laissées seules face à leurs agresseurs. La combattre exige des actes, des moyens et une volonté politique constante. 

Le 2 novembre prochain, RSF publiera sur son site les portraits des prédateurs de la liberté de la presse en 2026, en Europe et dans le monde. Les nommer, documenter leurs agissements et dénoncer les mécanismes qui leur permettent d’agir en toute impunité est indispensable. Car derrière chaque journaliste assassiné, menacé ou réduit au silence, il y a une information qui ne parvient pas au public et un droit fondamental qui recule. Face à cette réalité, le silence n’est pas une option.

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