Lorsque Luzia Tschirky était correspondante pour la télévision suisse alémanique SRF en Ukraine en 2022, son objectif premier a toujours été de ne pas se faire tuer dans la guerre déclenchée par la Russie. «J’ai tout fait pour que mon caméraman et moi soyons épargnés», déclare-t-elle aujourd’hui à RSF Suisse, trois ans après le début de la grande offensive russe. «Les professionnels des médias ont toujours encouru des risques, tout comme la population civile.»

Luzia Tschirky (photo: KEYSTONE / Anthony Anex), qui s’est retrouvée reporter de guerre sans le vouloir, a su dès les premières bombes tombées sur Kiev que l’invasion russe représentait un tournant décisif, pour l’Ukraine, pour la Russie et pour elle-même. Elle ne pouvait plus retourner dans son bureau à Moscou, d’où elle couvrait auparavant l’ex-Union soviétique. «À l’époque, j’essayais de faire tout ce qui était possible», dit-elle. De rendre compte de tous les événements importants. De mettre en lumière le destin des personnes déracinées. «La pression constante représentait pour moi le plus grand défi. Être toujours en déplacement, ne plus avoir d’appartement, monter et sonoriser des reportages lors de mes déplacements, et passer sans cesse d’un terrain de guerre à l’autre, cela m’a épuisée. »

Tous les professionnels des médias sont directement touchés par la guerre

Afin d’avoir un lieu de retraite près de la frontière ukrainienne, Luzia Tschirky s’est installée à Varsovie au printemps 2022. «J’ai essayé de ne jamais rester plus de trois semaines d’affilée en Ukraine pour faire des reportages», dit-elle. Un privilège qui a été refusé à de nombreux journalistes ukrainiens. «Les années de guerre qui s’éternisent sont particulièrement éprouvantes pour les journalistes locaux. Tous sont directement touchés par la guerre. Beaucoup ont perdu des membres de leur famille, ont été attaqués et blessés par l’armée russe et sont traumatisés. Malgré cela, ils continuent de couvrir l’actualité.»

A l’entendre, la dépression est un sujet récurrent chez les professionnels des médias en Ukraine. Depuis le début de la guerre, certains de ses amis consomment davantage d’alcool ou de drogues, en réaction au stress et à ce qu’ils ont vécu. «Pour certains, il n’y a tout simplement pas d’autre moyen de se changer les idées.»

Pas de perspectives favorables à l’Ukraine

«Au cours des premiers mois de la guerre, de nombreux journalistes ont essayé de couvrir le plus grand nombre possible d’aspects de la guerre, dans l’espoir que l’attention portée à ces événements puisse avoir une influence positive. Toutefois, trois ans plus tard, ces attentes ont disparu en de nombreux endroits.» Notamment parce qu’il n’y a guère de perspectives favorables pour l’Ukraine.

De nombreux journalistes ont également perdu leur emploi depuis le 24 février 2022. Selon les chiffres de RSF, au moins 329 entreprises de médias ont cessé leurs activités. Les tours de télévision et de radio ont été prises pour cible par l’armée russe. «Beaucoup de ces médias fermés dépendaient des recettes publicitaires. Mais en temps de guerre, presque personne ne paie pour faire de la publicité», explique Luzia Tschirky. Les journalistes qui ont perdu leur emploi, mais qui n’ont pas quitté le pays, doivent depuis se débrouiller pour survivre, par exemple en travaillant comme chauffeurs de taxi. Ou alors ils collaborent ponctuellement avec des médias étrangers et les aident en leur fournissant des contacts ou des services de traduction.

«Mais ce n’est pas une aide structurelle», constate la journaliste. Avec la baisse de l’intérêt mondial pour les reportages en provenance d’Ukraine, ces «producteurs locaux» perdent également leurs sources de revenus. La situation de nombreux médias et professionnels des médias devrait donc continuer à se détériorer dans les années à venir.

Il s’agit de la survie à long terme de l’Ukraine et de ses médias

C’est pourquoi RSF a lancé l’automne dernier un fonds spécial pour la reconstruction des médias ukrainiens. En plus de l’aide déjà apportée par RSF en Ukraine (soutien psychologique, fourniture de trousses de premiers secours, d’électricité et d’équipements de sécurité, mais aussi formations aux situations d’urgence), ce fonds vise à assurer la survie des médias ukrainiens.

Au vu des difficultés inimaginables engendrées par l’attaque russe contre l’Ukraine, Luzia Tschirky tient à souligner qu’il est important de se concentrer sur ce qui est faisable : « N’importe qui peut apporter son aide là où il ou elle a une influence. En Suisse, cela peut se traduire par des choses qui semblent insignifiantes. » Assister à des événements où sont projetés des films ukrainiens, participer à des manifestations en faveur de l’Ukraine et continuer à s’intéresser au pays et à ses habitants. «La stratégie russe consiste à faire durer la guerre et à faire baisser l’intérêt qu’on lui porte.» Mais il ne faut pas oublier l’Ukraine. «C’est pourquoi il est important que les journalistes puissent continuer à rapporter l’actualité depuis le terrain. »

 

Valentin Rubin
Policy & Advocacy Manager RSF Suisse

 

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