Le mois de mars qui s’achève est à marquer d’une pierre blanche. Coup sur coup, deux très belles surprises sont venues éclairer l’environnement du journalisme en Suisse. Le 4 mars tout d’abord, le parlement rejetait l’idée du Conseil fédéral de couper la moitié du budget de Swissinfo – le service public suisse à destination de l’étranger –, sauvant du même coup la participation suisse à TV5 Monde et 3Sat, les programmes des services publics francophones et germanophones diffusés dans le monde entier.
Mais iI restait l’épreuve, bien plus décisive encore, du dimanche 8 mars et du scrutin sur l’initiative « 200 francs ça suffit » exigeant cette fois la réduction par moitié du budget de l’ensemble de la SSR. Le peuple suisse tenait la peau du service public dans ses mains. Si les Suisses votaient oui, 700 ou 750 millions de francs allaient être perdus chaque année pour le journalisme et pour l’information et n’y reviendraient jamais.
Sur les réseaux sociaux, les adversaires du service public se déchaînaient : nous ne voulons pas d’un service public de gauchistes qui répètent le catéchisme des médias mainstream, clamaient une armée d’internautes. Mais les premiers résultats, ce dimanche 8 mars, ont très vite dissipé toute incertitude. A la fin de l’après-midi, c’étaient près de 62% des votants et tous les cantons qui rejetaient une initiative qui promettait pourtant au citoyen « plus d’argent pour vivre », comme l’assuraient les affiches de campagne. Mêmes les élus UDC devaient concéder devant les micros que les Suisses avaient montré leur attachement à la SSR et qu’il fallait en prendre acte.
Reporters sans frontières a suivi très attentivement cette campagne et s’est fortement engagée en faveur du non. Le directeur général de RSF à Paris, le franco-suisse Thibaut Bruttin est venu à Genève, en février, dire l’importance de ce scrutin, quel qu’en soit le résultat, pour les médias de service public de toute l’Europe et au-delà. C’est que, partout ou presque, les pressions se multiplient sur l’audiovisuel public. Avec une similitude frappante des attaques : des radios et des télévisions publiques trop chères, trop à gauche, trop progressistes, en tout cas pas assez proches des attentes du public et en passe de devenir inutiles à l’heure où les citoyens peuvent trouver tout ce qu’ils recherchent gratuitement en ligne.
Le vote du 8 mars avait donc valeur de précédent. Il démontre que les citoyens, en Suisse du moins – mais pourquoi serait-ce fondamentalement différents dans d’autres pays ? – sont majoritairement acquis à la nécessité d’un service public fort et qu’ils ne croient absolument pas qu’à l’heure des réseaux sociaux, celui-ci soit devenu obsolète. C’est un puissant signal que les Suisses ont envoyé, et il a été entendu et compris à l’étranger comme tel.
Cette victoire a hélas un prix élevé. Le Conseil fédéral, on le sait, a estimé devoir annoncer l’an dernier, dans une logique de contre-projet, une baisse progressive de la redevance, de 335.- actuellement à 300.- en 2029 –ce qui représente des mesures d’économie, pour la SSR, équivalant à 17% de son budget actuel. Il y a peu de chances que le gouvernement revienne en arrière sur ce point. Cette réduction de la redevance était-elle doncnécessaire pour convaincre les Suisses de rejeter l’initiative, au vu de l’ampleur atteinte finalement par le non ? Difficile d’en juger a posteriori, mais on comprend l’amertume, aujourd’hui, de la SSR et de l’ensemble de son personnel.
Ce qui est certain néanmoins, c’est que les défenseurs du service public sont dans une position beaucoup plus forte maintenant, après le vote du 8 mars, pour aborder la phase délicate qui s’ouvre, celle de l’adoption d’une nouvelle concession. Le Conseil fédéral avait annoncé la couleur voici plusieurs années déjà : à l’avenir, le service public devrait comprendre selon lui moins de sport et moins de divertissement et se focaliser sur l’information, la culture, la formation.