Reporters sans frontières (RSF) publie cette semaine un nouveau rapport détaillant les efforts déployés par le régime chinois pour imposer sa propagande dans l’espace médiatique mondial. Depuis 2013, le dirigeant chinois Xi Jinping s’efforce de promouvoir un « nouvel ordre mondial des médias » dans lequel les faits sont occultés au profit de la propagande et où la répression frappe quiconque rapportant des vérités qui déplaisent à son gouvernement. Le rapport détaille les nombreuses tactiques utilisées par Pékin, telles que le financement de médias étrangers, les accords de coopération médiatique, voire le harcèlement et les menaces envers des professionnels de l’information, afin de prendre le contrôle du discours mondial sur la Chine et d’éradiquer le journalisme indépendant qui lui demande des comptes.
Ce rapport constitue le deuxième volet du Propaganda Monitor, un projet d’investigation mené par RSF pour mettre en lumière la géopolitique de la propagande. Après une première édition consacrée à la Russie, ce deuxième rapport retrace l’appareil de propagande mondial du régime chinois et son expansion à travers les cinq continents.
Les conclusions de cette édition sont alarmantes : aucun pays au monde n’est à l’abri de la propagande chinoise. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, le régime chinois ne s’est pas contenté de réduire au silence les médias sur son propre territoire. Il s’est également employé activement à exporter un « nouvel ordre mondial des médias » au-delà de ses frontières et à remplacer le journalisme par un modèle autoritaire de contrôle de l’information, dans lequel les médias n’ont d’autre fonction que de se faire les porte-parole de l’État.
Le rapport détaille comment Pékin investit massivement dans l’expansion de la présence de ses médias d’État à l’étranger, en nouant des partenariats avec des médias de confiance dans les pays ciblés et en invitant des journalistes du monde entier à effectuer des voyages tous frais payés en Chine afin de promouvoir son discours. Ce système s’appuie sur une multitude d’acteurs, depuis le Département central de la propagande – qui contrôle le contenu des médias d’État, tels que CGTN et Xinhua, présents dans 160 pays à travers le monde – jusqu’aux médias de la diaspora aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande. L’appareil de propagande chinois s’appuie sur des propagandistes inféodés aux intérêts de Pékin, tels qu’Andy Boreham, du journal d’État Shanghai Daily, et « forme » les journalistes étrangers à reprendre telle quelle la propagande du régime. De plus, la répression exercée par Pékin contre le journalisme – qui fait de la Chine la plus grande prison de professionnels de l’information au monde, avec 120 personnes actuellement détenues – s’étend de plus en plus aux reporters à l’étranger, favorisant l’autocensure sur les reportages critiques à l’égard de la Chine.
« La Chine tente d’établir ses propres normes et son propre modèle de « journalisme » – un modèle dans lequel les médias ne répondent qu’au régime et sont considérés comme un outil de propagande et de contrôle, et non comme un pilier indépendant de la démocratie. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que la Chine collabore étroitement avec d’autres régimes autoritaires, tels que la Russie de Poutine, afin de renforcer leur emprise sur l’espace informationnel mondial et de transformer le journalisme tel que nous le connaissons à l’échelle internationale. Nous espérons que ce rapport mettra davantage en lumière ces tactiques et dotera nos démocraties d’un bouclier pour protéger notre espace informationnel – avant qu’il ne soit trop tard. »
Anne Bocandé et Aleksandra Bielakowska
Directrice de la rédaction de RSF et responsable du plaidoyer de RSF pour l’Asie-Pacifique
Les stratégies de la Chine pour exporter son modèle médiatique autoritaire
1 – Accords de partage de contenu : les accords de partage de contenu entre les médias d’État chinois et des chaînes publiques étrangères ainsi que des médias locaux permettent à la propagande chinoise d’être republiée sous la forme d’un journalisme en apparence indépendant, comme on l’a observé en Allemagne.
2 – Exploitation des médias de la diaspora : les médias de la diaspora et les personnalités influentes qui retiennent l’attention des expatriés chinois sont recrutés pour amplifier la propagande chinoise – ou contraints à le faire – et doivent omettre délibérément les contenus qui ne correspondent pas aux intérêts du régime, comme on l’a observé aux États-Unis.
3 – Financement et matériel en échange de la censure : des financements et du matériel professionnel sont fournis aux médias locaux en échange d’une ligne éditoriale conforme aux intérêts du régime chinois, y compris sur les sujets censurés, comme on l’observe aux Îles Salomon.
4 – Communication dans les langues locales : on observe une recrudescence des services en langues étrangères proposés par les médias d’État chinois – tels que CGTN, qui diffuse dans 160 pays, dont la Turquie, la France et l’Afghanistan – afin de diffuser les discours de Pékin et de dissimuler les violations des droits de l’homme commises par la Chine.
5 – Pressions sur les médias étrangers par l’intermédiaire des ambassades : des ambassades chinoises et leurs diplomates s’en sont pris aux médias indépendants et ont divulgué les données personnelles de journalistes enquêtant sur l’influence de Pékin, discréditant ainsi le travail de ces reporters dans le but de les intimider et de les réduire au silence, comme on l’a observé aux Philippines et au Danemark.
6 – Programmes de formation et sommets des médias : organisation de voyages entièrement pris en charge et de programmes de « formation », ainsi que de sommets des médias destinés aux journalistes, afin de saper les principes journalistiques fondamentaux et de promouvoir la propagande et les discours chinois, comme on l’a observé en Argentine et aux Fidji.
7 – Répression transnationale : Non seulement la Chine détient 120 journalistes sur son territoire, mais elle cible également les médias indépendants et ceux de la diaspora à travers le monde, y compris les journalistes ouïghours et hongkongais basés aux États-Unis et au Royaume-Uni.
8 – Propagandistes et influenceurs : les institutions chinoises liées à l’État organisent de plus en plus de voyages sponsorisés pour des YouTubers et des créateurs TikTok étrangers, tandis que les médias d’État mettent en place des programmes destinés aux influenceurs afin de diffuser leur propagande et de toucher un public plus large et plus jeune, comme on l’a observé en Allemagne, au Nigeria et en Nouvelle-Zélande.
9 – Investissements et publicité : la Chine investit massivement dans la publicité dans les médias et sur les réseaux sociaux. À Taïwan, la société chinoise Wubianjie a investi massivement dans la promotion de contenus de désinformation au sein de groupes Facebook consacrés à l’art de vivre et sur des comptes Threads, en particulier lors de périodes politiquement sensibles et instables. En Afrique du Sud, un média dans lequel deux investisseurs liés à l’État chinois détiennent une participation de 20 % a annulé la chronique d’un journaliste après que celui-ci eut écrit sur la persécution des Ouïghours en Chine.
10 – Amplification de la propagande partageant les mêmes idées : les médias d’État chinois, tels que CGTN, amplifient les contenus provenant de médias d’État russes comme Sputnik et RT, diffusant notamment leur propagande concernant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
Tous les articles du Propaganda Monitor, issus des éditions chinoise et russe, sont disponibles sur le mini-site du projet. Ces rapports continuent d’être publiés régulièrement sur la base des enquêtes de RSF.
La Chine se classe 178e sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF.