TURQUIE #SaveTurkishJournalists : RSF lance un appel à la CEDH

TURQUIE #SaveTurkishJournalists : RSF lance un appel à la CEDH

“Vous êtes notre dernier espoir.”

“Nous avons besoin de vous.”

“Nous comptons sur vous.”

“Est-ce que cela cessera un jour?”

Ce sont les messages que Reporters sans frontières (RSF) adresse, au nom des journalistes turcs emprisonnés arbitrairement, à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), à travers une campagne de communication lancée ce jour sur les réseaux sociaux. (suite…)

RSF dénonce une punition disproportionnée du CIO contre les photographes de Reuters

RSF dénonce une punition disproportionnée du CIO contre les photographes de Reuters

Pour avoir publié des images sous embargo, l’agence londonienne de presse voit ses photographes privés de couverture de la cérémonie d’ouverture des prochains jeux olympiques. Reporters sans frontières (RSF) appelle le Comité international olympique a revenir sur une mesure de rétorsion disproportionnée.

Le Comité international olympique (CIO) reproche aux photojournalistes de l’agence Reuters d’avoir publié des images de répétitions de la cérémonie d’ouverture, alors qu’elles étaient “sous embargo, c’est-à-dire interdites de publication avant une date donnée. Même si l’agence de presse a rapidement réagi et demandé à ses clients de ne pas publier ces images, en expliquant qu’elles avaient été envoyées “par erreur”, le CIO a décidé que “Reuters ne recevra aucun billet pour la cérémonie d’ouverture” mais aussi, selon des informations de l’agence de presse sud-coréenne Yonhap, de “renforcer les pénalités contre les médias et les journalistes qui violent les embargos, notamment en ce qui concerne les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux“. Si le service de presse du CIO a confirmé agir avec Reuters “comme pour de précédents cas similaires” de violation d’embargos, il n’a pas souhaité en revanche préciser de quelle façon serait renforcé les sanctions contre les médias.

Ces mesures de rétorsions qui visent l’ensemble des médias sont disproportionnées et injustifiées, estime Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. Si les journalistes se doivent de respecter les règles professionnelles, le droit de censure que s’arroge le CIO est dangereux et choquant, de même que ses menaces de représailles contre l’ensemble des journalistes”.

Il y a tout juste dix ans, lors des Jeux Olympiques de Pékin, le CIO s’était retrouvé au coeur d’une polémique médiatique. Le président du CIO, Jacques Rogge, était personnellement monté au créneau pour démentir les propos du président de la commission presse du CIO qui avait expliqué au China Morning Post de Hongkong que “des membres du CIO avaient négocié avec les Chinois le blocage de certains sites [internet] sensibles” pendant la couverture des JO de 2008.

Journée internationale des victimes de disparition forcée :  ces Etats qui font disparaître les journalistes

Journée internationale des victimes de disparition forcée : ces Etats qui font disparaître les journalistes

A l’occasion de la Journée internationale des victimes de disparition forcée le 30 août 2017, Reporters sans frontières (RSF) révèle qu’un nombre croissant d’États rivalisent d’imagination pour faire disparaître les journalistes “gênants”.

Dawiit Isaak, Jean Bigirimana, Akram Raslan, Guy-André Kieffer…. Ces journalistes ont en commun d’avoir subitement disparu, laissant leurs proches dans une angoisse sans fin. Tous ont été victimes de “disparitions forcées”. Une pratique qui implique les Etats, directement ou tacitement. Ce sont les pouvoirs en place, ou des personnes ou des groupes qui agissent avec leur appui ou acquiescement, qui arrêtent, séquestrent, privent de liberté la personne qui dérange, la voix qu’il fallait faire taire. Ce délit multiforme, perpétré en toute discrétion et impunité par de plus en plus de régimes, est pourtant reconnu depuis 2002 comme un crime contre l’humanité.

La Chine a inventé les “vacances forcées”, la Syrie a développé les disparitions de masse, le continent africain s’est mis à imiter l’Amérique du Sud, tristement pionnière en matière de disparition forcée. Au lieu de diminuer, cette pratique barbare se diversifie et se répand à travers le monde pour faire chaque année un peu plus de victimes parmi les journalistes et les blogueurs, dénonce Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui regrette l’impunité dont jouissent le plus souvent les auteurs des crimes, et le manque d’engagement de la part des États démocratiques pour y mettre fin.”

La macabre tradition des “desaparecidos” s’est mondialisée

Dans les dictatures militaires d’Amérique du Sud des années 60 et 70, la pratique des “disparitions” d’opposants était tellement courante que le mot espagnol “desaparecidos” (disparus) est entré dans le vocabulaire pour désigner les victimes du terrorisme d’État. Dans la seule période 1976-1980, l’Argentine du dictateur Videla s’était ainsi débarrassé de 91 journalistes. Au Brésil et au Chili, entre 1973 et 1975, plus de 18 journalistes ont disparu de la même manière.

Malgré un niveau de violence contre la presse qui reste très élevé, le phénomène s’est atténué depuis en Amérique latine, à l’exception du Mexique où au moins 23 journalistes ont disparu depuis l’an 2000, des crimes tous impunis. La plupart du temps, les cartels de la drogue sont montrés du doigt, mais dans certains cas les familles et les proches soupçonnent l’implication d’agents de l’État.

Entre temps, la pratique s’est généralisé dans le monde, gagnant de nombreux territoires comme l’Algérie, les États du Golfe, l’Erythrée, le Pakistan, le Bangladesh, l’Iran, le Turkménistan, la Tchétchénie, l’Est de l’Ukraine… La liste est loin d’être exhaustive. Sur tous les continents, la disparition est devenue l’arme privilégiée des régimes autoritaires pour éliminer les opposants sans avoir à rendre des comptes.

Disparitions de masse en Syrie

En Syrie, les exécutions extra-judiciaires étaient déjà une pratique courante sous le régime de Bachar al-Assad. Cependant, depuis 2011, les disparitions ont pris une tournure industrielle avec au bas mot, 65 000 victimes, dont un grand nombre de journalistes et de blogueurs, selon les estimations de Réseau Syrien pour les Droits de l’Homme. À tel point que le Conseil de sécurité des Nations unies a dû adopter, en février 2014, une résolution condamnant ces exactions.

Les défenseurs de l’information sont les premiers visés, l’objectif commun du régime et des factions rivales étant de neutraliser voire éliminer tous les témoins du conflit. L’arrestation est systématiquement suivie de tortures et se termine souvent par une exécution. Akram Raslan, dessinateur caricaturiste arrêté par les forces de sécurité syriennes en octobre 2012, est ainsi mort sous la torture un an après son arrestation, après avoir été secrètement jugé devant une cour anti-terroriste, sans défense ni témoins. Il a fallu attendre encore deux ans pour que l’annonce de son décès soit confirmée.

Les familles des victimes, privées d’informations et risquant de subir le même sort si elles se plaignent, en sont réduites à faire leur propre enquête en se basant sur les rumeurs. Les proches de Bassel Khartabil, informaticien défenseur de l’Internet libre, sont restés sans nouvelle de lui pendant deux ans. Jusqu’au jour où ils ont appris qu’il avait été exécuté dès 2015, peu après avoir été transféré dans un lieu inconnu.

Des “enlèvements d’État” pour s’affranchir de la loi

La pratique de l’enlèvement permet aux dirigeants de contourner les dispositifs qui garantissent les droits de la défense: code de procédure, information des proches, présence d’un avocat, examen médical, durée limitée de détention. En Chine, Liu Xia, la veuve du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, est officiellement libre de ses mouvements. Les autorités la retiennent pourtant prisonnière dans un lieu secret, une situation qui a obligé son avocat à porter plainte à l’ONU pour “disparition forcée” le 3 août dernier.

Il y a longtemps que le régime de Pékin a pris l’habitude d’offrir des “vacances forcées” à certains opposants dans la station balnéaire de Hainan (sud), notamment à la veille d’événements risquant de leur offrir une tribune: Jeux Olympiques, sommet du G20, commémorations de Tian’anmen, Congrès du Parti Communiste… Cette pratique “soft” ne s’applique malheureusement qu’aux personnages protégés par leur notoriété internationale. Pour les anonymes, les “vacances” s’effectuent au cachot et s’accompagnent d’actes de torture et de privation de soins qui rendent souvent les victimes méconnaissables.

Depuis l’accession du président Xi Jinping à la tête de l’État chinois, en 2013, l’enlèvement est devenu une pratique systématique en ce qui concerne les défenseurs des droits de l’homme et de la liberté de l’information. L’an dernier, le couple de journalistes citoyens Lu Yuyu et Li Tingyu, lauréats du prix RSF 2016, qui recensait dans un blog les mouvements sociaux dans le pays, a ainsi été enlevé brutalement par des hommes en civils et détenus au secret plusieurs semaines avant d’être officiellement arrêtés.

Assassinés pour empêcher des révélations

La paranoïa des dirigeants les pousse souvent à confondre les journalistes avec des espions ou des terroristes, quand ce n’est pas tout simplement un prétexte pour les arrêter. Il y a tout juste un an, le 22 juillet 2016, le journaliste Jean Bigirimana qui travaillait pour Iwacu, le dernier média indépendant du Burundi, s’est ainsi volatilisé alors qu’il partait rencontrer un de ses contacts professionnels. Un an après, en dépit d’une pétition qui a recueilli plus de 13 000 signatures, nul ne sait si le journaliste est encore vivant, et où il serait détenu.

Si les journalistes et blogueurs sont particulièrement visés, c’est le plus souvent pour les empêcher de publier des informations gênantes pour le pouvoir. En Côte d’Ivoire, le journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, ancien de Libération et de La Tribune, enquêtait ainsi sur les malversations au sein de la filière du cacao quand il a été enlevé en avril 2004. Le président Laurent Gbagbo est soupçonné de l’avoir fait assassiner pour l’empêcher de révéler des informations le mettant en cause dans ce dossier.

L’enlèvement est d’autant plus prisé des autocrates que les journalistes, pour protéger leurs sources, sont d’ordinaire discrets sur leurs enquêtes. Quand le journaliste et les documents qu’il collectait ont disparu, le secret est bien gardé. Portées par le mince espoir que leur collègue soit encore en vie, les rédactions concentrent leurs efforts sur une mobilisation pour libérer le captif et évitent de publier ses notes, ce qui pourrait signifier son arrêt de mort.

Des enquêtes remarquablement inefficaces

“Pas de preuve, pas de droit”, dit l’adage bien connu des juristes. Le point commun des affaires de disparition de journalistes est la remarquable inefficacité avec laquelle les autorités conduisent l’enquête, une désinvolture qui frise souvent le sabotage. Les proches des victimes sont d’autant plus démunis que les auteurs du crime ont souvent le pouvoir de faire pression sur les témoins et sur les enquêteurs, voire de faire purement et simplement classer l’affaire.

Le cas d’Ahmed Rilwan Abdulla aux Maldives est édifiant. Ce collaborateur du journal en ligne indépendant Minivan News a disparu le 8 août 2014. Il était connu pour s’intéresser aux trois sujets qui fâchent dans cet État insulaire: la religion, la politique et l’environnement. Une fois sa disparition déclarée, les autorités ont attendu 29 heures avant de se rendre à son appartement et 11 jours avant de visiter son bureau. La police a aussi “oublié” d’informer la famille qu’elle avait retrouvé un couteau sur les lieux de la disparition supposée. Récemment, la police a fini par admettre du bout des lèvres l’hypothèse de l’enlèvement par un groupe extrémiste, sans apporter plus de précisions.

Même quand elles ne sont pas directement impliquées dans leur disparition, les autorités considèrent les journalistes comme responsables de leur sort. Le refus d’assistance est alors une manière de dissuader leurs confrères d’aller “mettre leur nez là où ils ne devraient pas”. Depuis près de trois ans, la société civile et les organisations de défense des droits humains dénoncent la passivité et l’indifférence qui entourent la disparition en Libye des journalistes tunisiens Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari, le 8 septembre 2014. A Tunis, la principale mesure des autorités aura été d’annoncer, un an après les faits, la création d’une commission mixte d’enquête… qui n’a toujours pas vu le jour.

En Colombie, la police n’a pas déployé plus d’efforts pour retrouver le photographe indépendant espagnol Borja Lázaro, disparu dans la nuit du 7 au 8 janvier 2014 dans une zone de narcotrafic où opèrent les anciens paramilitaires. En dépit de l’intervention des autorités espagnoles, l’enquête n’a pas permis de récolter la moindre information en quatre ans et est aujourd’hui officiellement close.

Ne pas laisser les victimes tomber dans l’oubli

En Érythrée, le journaliste suédo-érythréen Dawit Isaak, co-fondateur du journal Setit et prix UNESCO Guillermo Cano 2017, est détenu au secret depuis 2001, sans accès à sa famille ni à ses avocats, tout comme dix autres journalistes faussement accusés de “terrorisme”. Des éléments réunis par RSF laissent à penser que sept d’entre eux seraient déjà morts en détention. Le témoignage d’un gardien, recueilli en 2010, dernière fois que Dawit a été vu en vie, évoque des conditions de détention inhumaine où les journalistes, menottés, sont maintenus à l’isolement sous des températures infernales.

RSF a effectué de nombreuses démarches pour que le cas de Dawit Isaak ne tombe pas dans l’oubli, dont une pétition en 2002, de nombreux communiqués et plusieurs appels au Parlement européen. En 2011, l’association a déposé un recours devant la Cour constitutionnelle érythréenne, qui est resté sans réponse. En 2012, elle a porté l’affaire devant la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples. L’an dernier, RSF a écrit une lettre ouverte au président Issayas Afeworki et, plus récemment, lancé une seconde pétition pour réclamer sa libération.

En 2015, RSF a aussi déposé une requête formelle concernant des cas de disparitions de journalistes dans dix pays auprès du Groupe de travail sur les disparitions forcées de l’ONU. Si les conclusions de cette instance ne peuvent être rendues publiques, pour assurer l’efficacité des enquêtes et la sécurité des victimes, RSF souligne néanmoins l’importance du travail qu’elle effectue dans l’ombre pour centraliser les cas de disparition et faire pression sur les États pour obtenir des libérations, et la nécessité pour les États de lui fournir les moyens de réaliser sa mission.

Il est crucial, rappelle RSF, que l’ensemble des États ratifient la “Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées” adoptée il y a maintenant dix ans par l’Assemblée générale de l’ONU. A ce jour, elle n’a été signée que par la moitié des États et ratifiée par seulement 57 d’entre eux. Parmi les grands absents, quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité: la Chine, les États-Unis, le Royaume Uni et la Russie. Des pays connus pour avoir parfois recours aux enlèvements extra-judiciaires ciblés et qui, semble-t-il, sont réticents à priver leurs services secrets d’un outil aussi commode.

Turquie : une nouvelle campagne pour Cumhuriyet

Turquie : une nouvelle campagne pour Cumhuriyet

Accusés de “terrorisme”, 17 journalistes et collaborateurs du quotidien Cumhuriyet risquent jusqu’à 43 ans de prison. Sept d’entre eux ont été libérés le 28 juillet après de longs mois de détention provisoire, mais les dirigeants du journal et certaines de ses plus grandes plumes  -Ahmet Şık et Kadri Gürsel -, restent derrière les barreaux. Leur procès reprendra le 11 septembre.

L’organisation a lancé une campagne et une pétition pour appeler la justice à abandonner les poursuites à leur encontre et remettre en liberté sans délai les journalistes emprisonnés. Elle demandait aux médias de manifester leur solidarité avec l’enregistrement d’un message de soutien.

Visionner les clips réalisés par des personnalités du monde politique, associatif et médiatique.

Sous état d’urgence : une année noire pour les journalistes en Turquie

Sous état d’urgence : une année noire pour les journalistes en Turquie

Un an après la tentative de putsch en Turquie, Reporters sans frontières (RSF) dresse un état des lieux accablant pour la liberté de la presse. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan a profité de l’état d’urgence pour intensifier sa chasse aux voix critiques. Le journalisme est aujourd’hui à l’agonie.

Il y a un an, le 15 juillet 2016, la population turque parvenait à déjouer une sanglante tentative de putsch. Mais au lieu de répondre à cette aspiration démocratique, le gouvernement turc s’est enfoncé dans une spirale liberticide sans précédent, sous prétexte de lutter contre les putschistes. L’état d’urgence instauré cinq jours après le coup d’Etat raté lui a permis de fermer manu militari de nombreux médias indépendants. Avec plus de 100 journalistes derrière les barreaux, la Turquie est aujourd’hui la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias. Le pays occupe la 155e sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2017.

Nous demandons aux autorités turques de libérer immédiatement tous les journalistes emprisonnés du fait de leurs activités professionnelles et de restaurer le pluralisme anéanti par l’état d’urgence, déclare Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’est et Asie centrale de RSF. La détention arbitraire prolongée sans raison et l’isolement des prisonniers doivent être considérés comme des formes de mauvais traitements. En attendant que la Turquie restaure de réelles possibilités de recours, nous appelons la Cour européenne des droits de l’homme à statuer le plus rapidement possible pour mettre fin à cette tragédie.

Prison d’abord, procès ensuite

Bientôt un an de détention sans jugement

Avec l’anniversaire de la tentative de putsch, la plupart des journalistes emprisonnés s’acheminent aussi vers l’anniversaire de leur détention. Pourtant, les actes d’accusation n’ont commencé à tomber qu’au printemps et les grands procès commencent seulement. Les “juges de paix”, nouveaux hommes de main du pouvoir, recourent à la détention provisoire de façon systématique. Et rejettent généralement les demandes de libération sans prendre la peine d’argumenter.

Trente journalistes commenceront enfin à être jugés le 18 septembre à Istanbul. Vingt d’entre eux, comme Şahin Alpay, Mümtazer Türköne ou encore Mustafa Ünal, sont emprisonnés depuis près d’un an. Ils encourent chacun trois peines de prison à vie. Leur crime ? Avoir collaboré avec le quotidien Zaman, fermé par décret en juillet 2016. L’acte d’accusation présente ce journal d’opposition comme “l’organe de presse” de la confrérie Gülen, que les autorités considèrent comme responsable de la tentative de putsch. Moyennant quoi ces journalistes sont accusés “d’appartenance à une organisation illégale” et d’implication dans le coup d’Etat raté. Pour avoir défendu Zaman en justice, l’ancien éditorialiste et avocat Orhan Kemal Cengiz risque lui aussi la prison à vie.

La remise en liberté de 21 autres journalistes a été bloquée in extremis le 31 mars et les magistrats qui l’avaient ordonnée ont été suspendus. Le parquet d’Istanbul a justifié ce revirement en ouvrant une nouvelle enquête contre 13 d’entre eux, dont Murat Aksoy et Atilla Taş, pour “complicité” de tentative de putsch. De nouvelles accusations dont ils commenceront à répondre le 16 août, en plus de celle “d’appartenance” à la mouvance Gülen. Chacun d’entre eux risque deux fois la prison à vie.

Les célèbres éditorialistes Ahmet Altan, Mehmet Altan et Nazlı Ilıcak auront passé un an derrière les barreaux quand leur procès reprendra le 19 septembre à Istanbul. Ils sont accusés d’avoir émis des “messages subliminaux” en soutien aux putschistes au cours d’une émission de télévision. Quatorze collègues poursuivis dans le même dossier risquent comme eux trois peines de réclusion à perpétuité assorties de 15 ans supplémentaires.

En province, d’autres journalistes accusés de complicité avec le mouvement Gülen ont été remis en liberté conditionnelle au compte-gouttes. A Antalya, les correspondants de Zaman Özkan Mayda et Osman Yakut ont ainsi été libérés le 24 mai après huit mois de détention provisoire. A Adana, deux journalistes, Aytekin Gezici et Abdullah Özyurt, sont encore incarcérés parmi les treize accusés “d’appartenance” à la confrérie. Mais dans les deux cas, les procès se poursuivent, avec potentiellement de lourdes peines de prison à la clé.

De nouvelles arrestations en cascade

Le procès de 19 journalistes et collaborateurs du quotidien républicain Cumhuriyet s’ouvrira le 24 juillet à Istanbul. Douze d’entre eux, dont le rédacteur en chef Murat Sabuncu, l’éditorialiste Kadri Gürsel, le caricaturiste Musa Mart et le journaliste d’investigation Ahmet Şık, sont en prison depuis sept à neuf mois. Accusés de liens avec plusieurs organisations “terroristes” du fait de leur ligne éditoriale, ils risquent jusqu’à 43 ans d’emprisonnement. Mais le harcèlement du journal ne s’arrête pas là : pour un tweet immédiatement effacé, le directeur de la rédaction web, Oğuz Güven, risque dix ans et demi de prison pour “propagande” de Gülen. lI a été remis en liberté conditionnelle à la mi-juin après un mois de détention provisoire.

Le quotidien nationaliste Sözcü, un des tout derniers titres critiques du pouvoir, est à son tour dans la tourmente. La directrice de l’information de son site web, Mediha Olgun, et le reporter à Izmir Gökmen Ulu ont été emprisonnés le 26 mai. Pour avoir publié un article sur le lieu de villégiature d’Erdogan à la veille du coup d’Etat raté, ils sont accusés de “tentative de meurtre contre le président de la République” et “soutien” à Gülen.

Un régime d’exception généralisé

Le recours systématique à la détention provisoire ne s’applique pas seulement en cas de complicité supposée avec la tentative de putsch. Pas une semaine ne passe sans son lot de journalistes arrêtés arbitrairement. Tunca Öğreten et Ömer Çelik sont incarcérés depuis fin décembre 2016 pour des révélations sur le ministre de l’Energie et gendre du président Erdoğan, Berat Albayrak. Le documentariste Kazım Kızıl a quant à lui passé près de trois mois en détention provisoire à Izmir avant d’être remis en liberté sous contrôle judiciaire le 10 juillet. Interpellé alors qu’il couvrait une manifestation, il est accusé d’avoir “insulté le Président de la République” dans ses tweets.

L’état d’urgence est aussi une opportunité pour les autorités de faire taire les dernières voix critiques sur la question kurde. Plus politisée que jamais, la justice tend à traiter ce problème comme une simple affaire de terrorisme. Le 16 mai, une peine de prison ferme a été prononcée pour la première fois à l’encontre d’un participant à la campagne de solidarité avec le quotidien prokurde Özgür Gündem, le journaliste et militant des droits humains Murat Çelikkan.

Des conditions de détention inhumaines

Des détenus malades maintenus en détention

A 73 ans, l’ancien éditorialiste de Zaman Şahin Alpay souffre de troubles respiratoires, de problèmes cardiaques et de diabète. Dans sa cellule de Silivri, iI ne peut dormir sans masque respiratoire. Ce qui n’empêche pas la justice de prolonger sa détention provisoire depuis un an. Tout comme celle de Nazlı Ilıcak, vétéran du journalisme et de la politique turque âgée de 72 ans.

La jeune reporter de Zaman Ayşenur Parıldak, incarcérée depuis août 2016, est quant à elle plongée dans une grande détresse psychologique depuis que sa libération, ordonnée par un tribunal d’Ankara, a été bloquée in extremis début mai. Extrêmement inquiète, sa famille évoque des risques suicidaires.

L’isolement, une autre forme de mauvais traitement

Pour RSF, l’isolement prolongé, les visites réduites au strict minimum, l’interdiction des correspondances s’apparentent à des formes de mauvais traitement. Le journaliste germano-turc Deniz Yücel, correspondant du quotidien Die Welt, est en détention provisoire depuis février 2017. Pour avoir recueilli une interview auprès d’un dirigeant du PKK, il est accusé de “propagande d’une organisation terroriste”. Le président Erdogan, qui le qualifie publiquement de “traître” et de “terroriste”, en a fait un otage dans la crise diplomatique ouverte avec l’Allemagne.

Son avocat, Veysel Ok, témoigne : “il est maintenu dans un isolement total, sans aucun contact avec qui que ce soit en dehors des visites de ses avocats et membres de sa famille. A une ou deux exceptions près, il n’est pas autorisé à recevoir ou envoyer du courrier. Son acte d’accusation n’est toujours pas préparé. Et nous n’avons toujours pas pu prendre connaissance de son dossier, étant donné qu’il y a secret de l’instruction.

Tout comme d’autres activistes de la société civile, le représentant de RSF en Turquie, Erol Önderoğlu, a envoyé des cartes postales à de nombreux journalistes emprisonnés. Mais ce courrier ne leur a jamais été délivré.

Le droit à la défense piétiné

C’est aussi Veysel Ok qui défend le célèbre éditorialiste et romancier Ahmet Altan. Il raconte à RSF de quelle manière l’état d’urgence piétine le droit à la défense de son client : “je n’ai qu’une heure par semaine pour discuter avec lui de l’acte d’accusation et des dizaines de classeurs en annexe. Un seul échange de documents avec mon client prend au moins 20 jours : ces papiers doivent passer par la direction de la prison, le parquet de Bakırköy, celui de Çağlayan, et enfin le tribunal qui instruit l’affaire. Il est impossible de se préparer normalement à un procès dans ces circonstances.

Un an de déni de justice

La CEDH, dernier espoir des journalistes emprisonnés

Depuis l’instauration de l’état d’urgence, la Cour constitutionnelle turque, qui jouait un rôle essentiel pour tenter de faire respecter la liberté d’expression, est paralysée : saisie de nombreux cas de journalistes emprisonnés, elle n’a encore rendu aucune décision. Face à l’absence de tout recours effectif, de plus en plus de journalistes emprisonnés saisissent directement la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dont les décisions sont contraignantes pour Ankara. A ce jour, une vingtaine de recours ont été enregistrés, dont ceux de Şahin Alpay, Murat Aksoy, Ahmet Altan, Deniz Yücel ou encore Ahmet Şık.

Le 29 mai, RSF a organisé un rassemblement devant le siège de la Cour, à Strasbourg, pour souligner que tous les espoirs reposaient désormais sur elle. Quelques jours plus tard, après dix mois d’attente et de négociations, la CEDH a amendé son statut de manière à rendre plus flexible l’ordre de traitement des dossiers : certains recours urgents émanant de Turquie, de Russie ou d’Azerbaïdjan pourront désormais être traités en priorité, même s’ils ne concernent pas le “droit à la vie ou à la santé”.

Le pluralisme anéanti sans recours

Près de 150 médias ont été fermés, sans procès, dans le cadre des décrets-lois adoptés sous l’état d’urgence. Le pluralisme est désormais réduit à une poignée de journaux harcelés et à faible tirage. Si une vingtaine de titres liquidés ont finalement été autorisés à rouvrir, l’écrasante majorité n’a encore eu droit à aucun recours : la chaîne de télévision de gauche Hayatın Sesi, le quotidien prokurde Özgür Gündem et bien d’autres ont saisi en vain la Cour constitutionnelle. Face à cette inaction, les avocats de la chaîne prokurde IMC TV ont saisi la CEDH.

Les autorités peuvent toutefois se défausser sur une nouvelle Commission de recours, créée en février 2017 pour tenter d’éviter des condamnations internationales. Cette institution est censée examiner les recours de quelque 200 000 individus ciblés par des sanctions administratives, mais aussi ceux des médias, associations et fondations liquidés sous l’état d’urgence. Mais la commission n’est toujours pas opérationnelle : elle commencera à recevoir les dossiers à partir du 23 juillet. Et de sérieux doutes pèsent sur son indépendance: cinq de ses sept membres sont nommés par l’exécutif.

L’arbitraire des sanctions administratives

De nombreux journalistes ont fait l’objet de sanctions administratives depuis un an : cartes de presse annulées, retraits de passeports, confiscation de biens… Le 2 avril, le journaliste Kutlu Esendemir a appris à l’aéroport d’Istanbul que son passeport avait été annulé en vertu d’une enquête visant le journal Karar, avec lequel il avait collaboré. Un recours introduit trois jours plus tard auprès du parquet d’Istanbul n’a donné aucun résultat à ce jour.

Cela fait bientôt un an que Dilek Dündar est interdite de sortie du territoire et empêchée de rejoindre son mari, le journaliste Can Dündar, contraint à l’exil en Allemagne. Après avoir attendu pendant des mois une explication du ministère de la Justice, elle a saisi la Cour constitutionnelle, qui reste également silencieuse.

Retrouvez les précédents bilans de RSF sur l’état d’urgence en Turquie :

IRAK : Décès de Véronique Robert : “trop de stèles au cimetière  des grands reporters” selon RSF

IRAK : Décès de Véronique Robert : “trop de stèles au cimetière des grands reporters” selon RSF

La journaliste suisse Véronique Robert qui effectuait un reportage sur la bataille de Mossoul en Irak, avait été blessée par l’explosion d’une mine. Transférée à Paris dans la nuit de jeudi à vendredi, elle a succombé à ses blessures.

C’est avec une grande tristesse que Reporters sans frontières (RSF) a appris la mort à Paris, samedi 24 juin 2017, de la journaliste suisse Véronique Robert, grièvement blessée à Mossoul par l’explosion d’un engin artisanal. Avec son collègue Stephan Villeneuve et leur fixeur d’origine kurde irakienne Bakhtiar Haddad – morts tous les deux à la suite de l’explosion -, la journaliste réalisait un reportage sur l’opération menée par l’armée irakienne dans la vieille ville de Mossoul pour l’émission Envoyé Spécial de France 2. L’équipe de tournage était également accompagnée de Samuel Forey, un journaliste indépendant, qui a été légèrement blessé.

Il y a vraiment trop de stèles au cimetière des grands reporters morts sur le terrain dans l’exercice de leur métier, déplore Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. Patrick Bourrat au Koweït, Jean Hélène en Côte d’Ivoire, Lucas Dolega en Libye, Gilles Jacquier, Rémi Ochlik et Olivier Voisin en Syrie, Ghislaine Dupont et Claude Verlon au Mali, Camille Lepage en République Centrafricaine, Bakhtiyar Haddad, Stéphan Villeneuve et Véronique Robert en Irak, pour ne citer que les plus proches… La communauté des grands reporters n’a pas fini de panser ses blessures, que son sang coule à nouveau. Le décès de Véronique Robert ajoute à la tristesse de tous ceux qui sont attachés au grand reportage et qui croient que c’est le rôle et l’honneur des journalistes d’être les témoins des tragédies humaines.”

Reporters sans frontières s’associe à la douleur des proches et collègues de la journaliste Véronique Robert.

Journée mondiale des réfugiés : “RSF aide les voix libres et indépendantes  à résister dans leur pays d’origine comme en exil”

Journée mondiale des réfugiés : “RSF aide les voix libres et indépendantes à résister dans leur pays d’origine comme en exil”

Chaque année, à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés, le 20 juin, Reporters sans frontières (RSF) publie le bilan de ses activités d’assistance. En 2016 et 2017, l’ONG a continué d’apporter son aide aux journalistes et aux médias désireux de poursuivre coûte que coûte leur mission, en dépit des menaces souvent graves qui pèsent sur eux.

Reporters sans frontières se mobilise aux côtés des journalistes qui continuent leur travail d’information, malgré les risques et un climat bien souvent délétère pour la presse, comme en témoigne le Classement mondial de Reporters sans frontières pour l’année 2017.

L’organisation soutient entre autres les journalistes arbitrairement poursuivis en justice, en raison de leurs activités, à financer leurs frais d’avocat. Elle aide aussi les journalistes victimes d’agressions à faire face à leurs frais médicaux. RSF assiste également leurs familles, victimes collatérales des agissements de ceux qu’une information libre dérange.

Près de la moitié des bourses d’assistance attribuées en 2016 étaient destinées à couvrir les besoins de mise en sécurité ou de relocalisation de journalistes. Face aux menaces, nombreux sont ceux qui n’ont d’autre choix que de quitter leur domicile, de rejoindre une autre ville, une autre région, voire un autre pays. RSF les aide alors à s’établir en lieu sûr et à faire face à leurs besoins les plus urgents à leur arrivée.

Si certains journalistes sont en mesure de revenir et de reprendre leurs activités après quelques semaines ou quelques mois, l’acuité des risques rend parfois impossible tout retour rapide. Ils sont en effet des dizaines chaque année à devoir se résoudre à cette dernière extrémité, le plus souvent après des années de persécutions.

En 2016, RSF a principalement investi ses ressources financières au soutien de ceux qui poursuivent leur travail d’information, en dépit des pressions. Deux tiers des fonds alloués visaient à soutenir les activités de médias ou d’organisations indépendantes.

“RSF s’efforce d’aider les journalistes et les médias à continuer à faire entendre leur voix, libre et indépendante, dans leurs pays d’origine, comme en exil”, déclare Martial Tourneur, responsable du bureau Assistance.

RSF a notamment soutenu deux de ses partenaires historiques : Journaliste en danger (JED) et le Journalistic Freedoms Observatory (JFO). Infatigables sentinelles, ces deux organisations veillent sur la situation de la liberté de l’information et des journalistes respectivement en RDC et en Irak, pays parmi les plus violents pour la presse situés aux 154e et 158e places au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF pour l’année 2017. Parmi les médias accompagnés par RSF figurent également certains ayant repris la flamme du journalisme en exil. Ils sont notamment issus de Syrie, où la situation sécuritaire est devenu trop difficile (voir en annexe les organisations partenaires).

Au cours de l’année passée, RSF a aussi accordé 30 bourses de soutien individuel à des Syriens, souvent primo-exilés. Celles-ci étaient destinées à leur permettre de s’établir en sécurité ou de faire face à leurs besoins les plus urgents en exil. En février 2016, une bourse de 1500€ a ainsi permis à un journaliste récemment établi à Gaziantep, dans le sud de la Turquie, de s’éloigner de la frontière syrienne après qu’il avait reçu des messages de menaces de la part de miliciens islamistes. Le soutien financier de RSF a également permis à plusieurs journalistes ayant obtenu des visas de la part des autorités françaises de quitter leur pays de premier refuge et de rejoindre la France.

L’activité d’assistance de RSF 2016 en chiffres :

En 2016, Reporters sans frontières a attribué plus de 130 bourses de soutien à des individus, des médias ou des organisations, pour un montant global supérieur à 330 000€.

  • 131 bourses de soutien
  • Plus de 330 000€ mobilisés
  • 47% des bourses destinées à œuvrer à la mise en sécurité de journalistes menacés
  • 67% des fonds alloués au soutien aux activités de médias ou d’organisations indépendantes

Classement mondial de la liberté de la presse 2017 : Le grand basculement ?

Classement mondial de la liberté de la presse 2017 : Le grand basculement ?

L’édition 2017 du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF) est marquée par la banalisation des attaques contre les médias et le triomphe d’hommes forts qui font basculer le monde à l’ère de la post-vérité, de la propagande et de la répression, notamment dans les démocraties.

La Suisse, comme l’année dernière, occupe la 7ème place dans le classement mondial 2017 de la liberté de la presse établi par RSF (voir ch. 4).

  1. La chute des démocraties et l’avènement des hommes forts

Le Classement mondial publié par RSF démontre le risque de “grand basculement” de la situation de la liberté de la presse, notamment dans les pays démocratiques importants. (Lire notre analyse Le journalisme fragilisé par l’érosion démocratique). Plus rien ne semble enrayer la chute des démocraties amorcée les années précédentes. L’obsession de la surveillance et le non-respect du secret des sources contribuent à faire glisser vers le bas de nombreux pays considérés hier comme vertueux : les Etats-Unis (43e, -2), le Royaume-Uni (40e, -2), le Chili (33e, -2) ou encore la Nouvelle-Zélande (13e, -8)

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis et la campagne du Brexit au Royaume-Uni ont offert une caisse de résonance au “médias bashing”, aux discours anti-médias fortement toxiques, et fait entrer le monde dans l’ère de la post-vérité, de la désinformation et des fausses nouvelles. Parallèlement, partout où le modèle de l’homme fort et autoritaire triomphe, la liberté de la presse recule. La Pologne (54e) de Jaroslaw Kaczynski perd sept places dans le Classement 2017. Après avoir transformé l’audiovisuel public en outil de propagande, le gouvernement polonais s’est attaché à étrangler financièrement plusieurs titres de presse indépendants opposés à ses réformes. La Hongrie (71e) de Viktor Orbàn perd quant à elle quatre places ; la Tanzanie (83e) de John Magufuli, 12. La Turquie (155e, -4) de l’après-coup d’Etat manqué contre Recep Tayyip Erdogan a pour sa part résolument basculé du côté des régimes autoritaires et se distingue désormais comme étant la grande prison au monde pour les professionnels des médias. Tandis que la Russie de Vladimir Poutine reste ancrée dans le bas du Classement à la 148e place.

“Le basculement des démocraties donne le vertige à toutes celles et tous ceux qui pensent que sans liberté de la presse solide, les autres libertés ne sauraient être garanties, déclare Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. Où cette spirale infernale va-t-elle nous mener ?”

  1. La Norvège, premier pays du Classement 2017, la Corée du Nord, dernier

Dans ce nouveau monde qui se dessine et où prévaut le nivellement par le bas, même les habituels bons élèves nordiques sont pris en défaut : la Finlande (3e, -2) qui occupait la tête du Classement depuis six ans cède sa place, pour cause de pressions politiques et de conflits d’intérêts, au profit de la Norvège (1er, +2), qui ne fait pas partie de l’Union européenne. Un coup dur pour le modèle européen. En deuxième position, la Suède gagne six points. Si les menaces à l’égard de journalistes perdurent, les autorités ont adressé des signaux très clairs en condamnant leurs auteurs à plusieurs reprises cette année. La collaboration entre certains médias ou syndicats de journalistes et la police est également perçue comme une avancée dans la lutte contre ces menaces

A l’autre bout du Classement, l’Erythrée (179e), qui a autorisé l’accès au pays à des équipes de médias étrangers étroitement surveillées, a, pour la première fois depuis 2007, cédé la dernière place du Classement à la Corée du Nord. Le régime nord-coréen continue de maintenir la population dans l’ignorance et la terreur. Le simple fait d’écouter une radio basée à l’étranger peut d’ailleurs valoir un séjour en camp de concentration. En queue de peloton, on retrouve également le Turkménistan (178e), l’une des dictatures les plus fermées au monde dans laquelle la répression contre les journalistes ne cesse de s’intensifier, et la Syrie (177e), plongée dans une guerre sans fin, qui reste le pays le plus meurtrier pour les journalistes, pris en étau entre un dictateur sanguinaire et des groupes djihadistes. (Lire notre analyse Classement 2017 de la liberté de la presse : une carte du monde de plus en plus sombre)

Jamais la liberté de la presse n’a été aussi menacée

La liberté de la presse n’a jamais été aussi menacée. De fait, l’indice global n’a jamais été aussi élevé (3872). En l’espace de cinq ans, l’indice de référence utilisé par RSF s’est dégradé de 14%. Cette année, près des deux tiers (62,2%) des pays répertoriés* ont enregistré une aggravation de leur situation tandis que le nombre de pays où la situation pour les médias est considérée comme “bonne” ou “plutôt bonne” a diminué de 2,3%.

La zone Afrique du Nord et Moyen-Orient, déchirée par ses conflits non seulement en Syrie mais aussi au Yémen (166e, +4) reste la région du monde où il est le plus difficile et dangereux pour un journaliste d’exercer sa profession. Non loin derrière, l’Europe de l’Est et l’Asie centrale. Près des deux tiers des pays de cette zone pointe autour ou derrière la 150e place du Classement. Au-delà de la descente aux enfers de la Turquie, l’année 2016 a été marquée par une reprise en main des médias russes indépendants, tandis que les despotes de l’espace post-soviétique, du Tadjikistan (149e) au Turkménistan (178e) en passant par l’Azerbaïdjan (162e) ont perfectionné leurs systèmes de contrôle et de répression. En 3e position, l’Asie-Pacifique est la région de tous les records : elle regroupe les plus grandes prisons du monde pour les journalistes et les blogueurs, telles que la Chine (176e) ou le Vietnam (175e) ; elle compte dans ses rangs des pays parmi les plus dangereux pour la profession, comme le Pakistan (139e), les Philippines (127e) et le Bangladesh (146e). La région réunit aussi un grand nombre de « prédateurs de la liberté de la presse », à la tête des pires dictatures du globe, comme la Chine, la Corée du Nord ou le Laos (170e), trous noirs de l’information.

 

Vient ensuite l’Afrique, où couper l’internet est devenu une habitude au moment des élections et des mouvements sociaux. Puis, les Amériques et Cuba (173e, -2), seul pays du continent américain qui figure dans la partie noire du Classement où se retrouvent les pires dictatures et régimes autoritaires. Malgré de mauvais résultats, le continent européen demeure la zone géographique où les médias sont les plus libres. Pourtant, l’Europe est le continent qui a connu la plus forte dégradation de son indice global : +3,80% en un an. L’écart est encore plus frappant sur les cinq dernières années : +17,5%. A titre de comparaison, sur la même période, l’indice de la zone Asie – Pacifique a connu une variation de 0,9%.

Classement des zones géographiques (décroissant)

CLASSEMENT 2017 ZONE INDEX 2017 EVOLUTION SCORE 2013-17
6 Moyen-Orient 50,53 +4,2%
5 Europe de l’Est / Asie centrale 49,24 +8,7%
4 Asie-Pacifique 42,57 +0,9%
3 Afrique 37,85 +10,4%
2 Amériques 31,57 +5,2%
1 UE Balkans 20,55 +17,5%

 

III. Chutes, hausses et améliorations en trompe-l’œil

En 2017, le Nicaragua (92e, -17) se détache en enregistrant la baisse la plus importante du Classement. Pour la presse indépendante et d’opposition, la réélection controversée du président Daniel Ortega s’est caractérisée par de multiples cas de censure, d’intimidation, de harcèlement et d’arrestations arbitraires. Autre baisse notable, de douze points, celle de la Tanzanie (83e), où le “bulldozer”, pour reprendre le surnom du président John Magufuli, ne cesse d’étendre son emprise sur la presse.

Au milieu de cette dégringolade généralisée, deux pays amorcent une remontée dans le Classement 2017 et sont porteurs d’espoir. La Gambie tout d’abord (143e, +2). Débarrassé de son président autocrate, le pays redécouvre des journaux non censurés et envisage de réformer une législation très restrictive à l’égard de la presse. La Colombie également (129e, +5). Des accords de paix historiques ont mis fin à plus de 52 ans d’un conflit armé qui était la source de censure et de violences contre la presse. Signe prometteur : en 2016, pour la première fois depuis sept ans, aucun journaliste n’a été tué.

D’autres hausses notables du Classement 2017 s’avèrent être en revanche des améliorations en trompe-l’œil. L’Italie (52e) grimpe de 25 places après l’acquittement, entre autres, de journalistes italiens poursuivis dans l’affaire VatiLeaks 2. Pourtant, elle reste l’un des pays européens où il y a le plus grand nombre de reporters menacés par des organisations mafieuses et criminelles. La France, enfin, recouvre six places pour se situer à la 39e position, mais cette remontée est principalement mécanique après la chute exceptionnelle qu’elle avait connue en 2015 avec la tuerie de Charlie Hebdo. Si l’on ne tient pas compte de cette parenthèse, la France, où les journalistes doivent se mobiliser pour défendre leur indépendance dans un climat de plus en plus violent et délétère, enregistre cette année son plus mauvais score (22,24) depuis 2013, en raison notamment d’affaires liées à des financiers utilisant à des fins d’influence les médias qu’ils possèdent. La loi sur l’indépendance des médias, que RSF a saluée, ne suffit pas à modifier valablement la situation. En Asie, les Philippines (127e) gagnent onze places, le nombre de journalistes tués ayant baissé en 2016, mais les insultes et les menaces proférées ouvertement contre la presse par le président Rodrigo Duterte, autre homme fort nouvellement arrivé au pouvoir, laissent présager du pire.

Publié chaque année depuis 2002 à l’initiative de RSF, le Classement mondial de la liberté de la presse permet d’établir la situation relative de 180 pays au regard notamment de leurs performances en matière de pluralisme, d’indépendance des médias, de respect de la sécurité et de la liberté des journalistes. Le Classement 2017 est établi en tenant compte des violations commises entre le 1er janvier et le 31 décembre de l’année 2016. Les indices globaux et régionaux sont calculés à partir des scores obtenus par les différents pays. Ces scores sont eux-mêmes établis à partir d’un questionnaire proposé en vingt langues à des experts du monde entier, doublé d’une analyse qualitative. A noter que plus l’indice est élevé, pire est la situation. La notoriété croissante du Classement mondial de la liberté de la presse en fait un outil de plaidoyer essentiel et de plus en plus influent.

IV. Classement mondial de la liberté de la presse : position bonne et stable pour la Suisse

Comme l’année dernière, la Suisse occupe la 7ème place dans le classement mondial 2017 de la liberté de la presse établi par RSF.

Globalement, les experts suisses estiment donc que la liberté de la presse est assurée en Suisse et que la situation est stable. Dans leur majorité, ils mettent néanmoins en évidence quelques facteurs négatifs qui pourraient, s’ils s’accentuent à l’avenir, aboutir à une détérioration de la situation. Parmi ceux-ci, figurent la situation financière précaire de nombreux titres, la concentration croissante dans la propriété des médias et l’insuffisance de développement du journalisme d’investigation. Ils notent aussi un développement des publireportages et des opérations financées par des fonds privés concernés par les sujets traités pouvant nuire à des comptes rendus impartiaux.

RSF Suisse rappelle que ce classement a été établi avant la disparition de l’Hebdo et de Schweiz am Sonntag et avant la mise en œuvre de profondes restructurations ayant affecté plusieurs rédactions, dont celle du Temps.

RSF Suisse exprime aussi sa préoccupation par rapport à l’évolution de la Loi sur la transparence. Cet important instrument pour la recherche journalistique n’a d’une part pas été mis en œuvre d’une manière satisfaisante dans tous les cantons. D’autre part, les émoluments exigés sont souvent prohibitifs et les restrictions d’accès envisagées par le Conseil fédéral sont injustifiées. RSF Suisse espère que les Chambres fédérales interviendront rapidement pour corriger ces mécanismes.

RSF Suisse attend enfin que le Conseil des Etats abroge l’article 293 du Code pénal qui punit la publication de débats officiels déclarés secrets et ne se contente pas de la version allégée adoptée par le Conseil national.

Classement mondial de la presse 2017 : Le grand basculement

Classement mondial de la presse 2017 : Le grand basculement

Dans quelques jours Reporters sans frontières (RSF) rendra public l’édition 2017 du Classement mondial de la liberté de la presse (embargo le 26 avril à 6h). Vous êtes invité(e) à venir découvrir ce classement et poser toutes vos questions sur l’évolution de cette année et la position de la Suisse dans ce classement.

A la veille de sa publication, Reporters sans frontières (RSF) Suisse donnera une conférence de presse afin de présenter le Classement mondial de la liberté de la presse 2017.

Mardi 25 avril à 12h30

Forum politique de la Tour des Prisons – Polit-Forum Käfigturm

Marktgasse 67, BerneEn présence de :

Gérard Tschopp, Président de RSF Suisse

et

Johann Bihr, Responsable Europe de l’Est et Asie centrale, RSF

Publié chaque année depuis 2002 à l’initiative de RSF, le Classement mondial de la liberté de la presse est un outil de plaidoyer essentiel fondé sur le principe de l’émulation entre Etats. Sa notoriété lui confère une influence croissante auprès des médias, des autorités publiques nationales et des organisations internationales.

Le Classement repose sur une mesure de la situation de la liberté de la presse, fondée sur une appréciation du pluralisme, de l’indépendance des médias, de la qualité du cadre légal et de la sécurité des journalistes dans 180 pays. Il est établi grâce à un questionnaire proposé en vingt langues à des experts du monde entier. A cette analyse qualitative s’ajoute un relevé quantitatif des violences commises contre les journalistes sur la période prise en compte.

Le Classement n’est pas un indicateur de la qualité de la production journalistique ni un palmarès des politiques publiques, même si les gouvernements ont une responsabilité importante.

Cette conférence de presse permettra également de revenir sur les faits marquants de certains pays, dont notamment la Turquie et l’Ukraine, avec le responsable du bureau Europe de l’Est-Asie centrale du secrétariat international de RSF, Johann Bihr. Nous évoquerons aussi bien sûr le classement de la Suisse.

télécharger ci-dessous les communiqués de presse du Classement