Après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, Reporters sans frontières (RSF) émet une “procédure d’alerte” à propos de la situation de la liberté de la presse en Arabie saoudite. Elle vise également l’arrestation de plus d’une quinzaine de journalistes dans le pays en un an.

En avril 2018, l’Arabie saoudite se classait déjà très bas, 169e sur 180 pays au Classement de la liberté de la presse. Or, le pays pourrait bien perdre encore des places dans la prochaine édition. Constatant la gravité des violences de tous ordres contre les journalistes dans le pays, RSF déclenche une “procédure d’alerte” sur la place du pays au Classement mondial de la liberté de la presse. Deux des sept indicateurs qui contribuent à l’évaluation – “exactions” et “environnement et autocensure” – attestent d’une évolution vers le pire. Seul un sursaut spectaculaire des autorités permettrait de l’enrayer.

Exactions aggravées contre les journalistes

Depuis l’été 2017 et la désignation de Mohammed Ben Salman comme prince héritier, RSF constate une aggravation constante des exactions contre les journalistes. L’assassinat du journaliste et commentateur saoudien Jamal Khashoggi au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre dernier démontre comment le régime, sous une apparente façade de modernisme, ne recule devant rien pour faire taire les journalistes critiques. Le nombre de journalistes et de blogueurs derrière les barreaux en Arabie saoudite a été multiplié par deux depuis son accession au pouvoir. Ils sont actuellement au moins 27 à être détenus. La plupart ont été arrêtés fin 2017. Les raisons de leur interpellation et le lieu où ils sont détenus sont très souvent secrets au moment de leur arrestation. De nombreux journalistes ont ainsi “disparu” pour réapparaître quelque temps plus tard dans des prisons saoudiennes.

Une fois connus, les motifs de ces arrestations démontrent la volonté d’étouffer les voix indépendantes. Diffuser des informations qui contredisent le discours officiel est susceptible d’être perçu comme une menace pour la sécurité nationale ou un outrage aux dirigeants. En février 2018, le journaliste Saleh al Shehia été condamné à cinq ans de prison pour “outrage à la Cour royale”, dont il avait dénoncé au mois de décembre précédent la complaisance pour la corruption et le népotisme. Deux éditorialistes Essam al Zamel(économiste) et Abdullah al Malki(universitaire), sont, eux, actuellement jugés pour avoir partagé des informations et leurs analyses parfois critiques sur la politique ou l’économie saoudiennes.

L’indicateur “Environnement et autocensure” dégradé

Déjà fort d’une emprise totale sur les médias traditionnels, le gouvernement saoudien a resserré encore un peu plus son étau sur les réseaux sociaux en 2018. L’Arabie saoudite a ainsi renforcé son arsenal de prédateur de la liberté de la presse. Les phénomènes de “désinformation, amplification, et intimidation”, régulièrement dénoncés par RSF, ont atteint des sommets ces deux dernières semaines.

Les menaces de privation de liberté ou l’opprobre suscité par les accusations de trahison encouragent les journalistes à se taire. La presse saoudienne pro-régime a ainsi rappelé l’existence de la loi anti-crimes électroniques à l’occasion de l’affaire Khashoggi,punissant “la propagation de rumeurs ou fausses nouvelles” de 5 ans de prison : une invitation claire à soutenir le discours officiel qui a nié pendant trois semaines toute implication de l’Arabie saoudite dans la disparition du journaliste. Plus tôt, en mai 2018, la blogueuse Eman al Nafjan,qui écrivait sur des sujets sensibles comme la politique ou les droits des femmes en Arabie saoudite, a été arrêtée et accusée de“traîtrise” dans les médias saoudiens et, officiellement, de nuire à “la sécurité et la stabilité” du royaume. Elle est à notre connaissance toujours en attente de son procès.

Propagande amplifiée

Face aux accusations, le royaume a riposté et démontré une nouvelle fois sa capacité à orchestrer un système de propagande bien rôdé. Les médias saoudienspro-régime ont ainsi diffusé massivement dans la presse et sur les réseaux sociaux la version officielle du pouvoir, accusant notamment le Qatar et la Turquie d’une couverture médiatique partiale et alarmiste de l’affaire Khashoggi. Les médias saoudiens ont entre autres nié les fiançailles du journaliste avec Hatice Cengiz, qui a eu un rôle capital puisque c’est elle qui a donné l’alerte sur sa disparition.

Les armées de trolls à la solde du régime et les hashtags sur Twitter en soutien au pouvoir saoudien, assimilant tout esprit critique à un manque de patriotismeet à de la trahison, ont explosé avec l’affaire Khashoggi. Les hashtags “Nous sommes tous Salmane et Mohamed”, (ce qui fait référence au roi saoudien et au prince héritier)  “Le royaume saoudien refuse les menaces”, et “Cessez de suivre les ennemis de la patrie” ont été postés et retweetés des dizaines de milliers de fois.

Dans ce contexte, l’indicateur “environnement et autocensure“, qui était déjà très mauvais l’année dernière en Arabie saoudite, a de fortes chances d’être impacté. Il représente 13% de l’évaluation globale de chaque pays dans le Classement mondial de RSF. Si l’on y ajoute l’indicateur “exactions” (20%) , c’est le tiers du score global de l’Arabie saoudite pour le Classement 2019 qui est d’ores et déjà gravement affecté.

Recommandations

Afin d’enrayer cette tendance, RSF recommande donc aux autorités de :

  • Rendre public tous les éléments de l’enquête qu’elles ont conduite sur le sort de Jamal Khashoggi et accepter de coopérer avec une commission internationale d’enquête qui serait mandatée par le Secrétaire général des Nations unies
  • Libérer immédiatement et sans condition tous les journalistes, professionnels ou non, détenus ou condamnés au seul motif d’avoir exercé leur métier et leur droit à la liberté d’information ; et notamment appliquer la décision du groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire concernant Raif Badawi, Fadhel al Manasef,et Waleed Abu-l-Khair, 
  • Garantir le droit à un procès équitable aux journalistes, notamment leur parution devant un juge indépendant et impartial dans un délai raisonnable ; ainsi que l’accès à un avocat.
  • Modifier les dispositions liberticides contenues dans la loi antiterroriste (2014 amendée en 2017) et la loi sur les cybercrimes (2007) et abroger les peines de prison et amendes exorbitantes en matière de délit de presse, renoncer aux mécanismes législatifs et techniques permettant la surveillance et la répression des voix critiques, dissidents, et journalistes
  • Cesser les intimidations politiques et sécuritaires et le cyber-harcèlement contre les journalistes ou les figures médiatiques qui partagent des informations différentes de la ligne officielle.

Reporters sans frontières (RSF) met en place une procédure d’alerte lorsqu’elle constate une dégradation conséquente d’un ou plusieurs indicateurs utilisés pour déterminer le positionnement des 180 pays répertoriés dans le Classement mondial de la liberté de la presse. L’organisation lance ainsi un avertissement à l’Etat concerné.

Les indicateurs retenus par RSF sont au nombre de sept et concernent le pluralisme, l’indépendance des médias, les exactions contre les journalistes, l’environnement et l’autocensure, le cadre légal, la transparence et, enfin, la qualité des infrastructures soutenant la production de l’information.