Depuis le retour au pouvoir des talibans à Kaboul en août 2021, les autorités de facto ont promulgué plus d’une vingtaine de directives nationales et une liste croissante d’arrêtés provinciaux visant à démanteler la liberté de la presse. Critique du régime interdite, femmes soumises à de nombreuses restrictions, débats politiques muselés, diffusion d’images d’êtres vivants bannie… l’étau se resserre toujours davantage sur la presse. Reporters sans frontières (RSF) demande la fin de cette répression du travail des journalistes.

Les multiples directives, décrets et ordres annoncés oralement émanant des ministères de facto ont enseveli le paysage médiatique afghan sous une chape de plomb. Une nouvelle étape a encore été franchie en janvier 2026, lorsque le régime a promulgué de manière confidentielle un nouveau Code de procédure pénale des tribunaux, révélé au grand jour grâce à des fuites. S’il ne mentionne pas directement la presse, il omet toute protection ou exception concernant les professionnels des médias, faisant planer des menaces judiciaires et des peines sévères, notamment privatives de liberté, pour les voix critiques.

Prévoyant des peines d’emprisonnement et des coups de fouet pour outrage vis à vis des dirigeants de l’Émirat islamique d’Afghanistan (article 23 : 20 coups de fouet et six mois de prison) ou pour outrage ou insulte envers le chef suprême des talibans (article 19 : 39 coups de fouet et d’un an d’emprisonnement), ce nouveau code permet donc de sanctionner toute critique des autorités. Il punit en outre les contacts avec des opposants au gouvernement, l’article 24 imposant la dénonciation obligatoire de ces derniers. Avec ses définitions vagues de la « rébellion », de la « subversion » et de « l’hérésie » – et les sanctions sévères qui y sont associées –, ce texte de loi constitue un nouvel instrument juridique puissant pour réduire au silence les journalistes.

« En cinq ans, les talibans ont méthodiquement transformé l’Afghanistan en une prison pour l’information. Chaque nouvelle directive réduit davantage l’espace laissé aux journalistes et aux médias indépendants. L’interdiction de la critique est désormais inscrite dans le droit, codifiant ainsi la censure. Les femmes journalistes sont quasiment effacées, les débats sont muselés et toute voix indépendante est poursuivie. En criminalisant les professionnels des médias, les autorités de facto cherchent à exercer un contrôle absolu sur l’information. Face à cette stratégie d’étouffement, RSF appelle à l’abrogation de toutes les dispositions restreignant la liberté de la presse. Et alors que des centaines de journalistes afghans ont été contraints de fuir le pays pour échapper à cette répression, sauver leur vie et pouvoir exercer leur métier, les pays de transit ou les pays d’accueil doivent quant à eux prendre la mesure de cette répression et du danger que représente un refoulement ou une expulsion pour ces professionnels des médias et garantir leur protection, notamment en leur délivrant des visas. »
Célia Mercier
Responsable du bureau Asie du Sud de RSF

2020-2026 : 11 mesures resserrant l’étau sur le journalisme

19 Septembre 2021 : « 11 règles du journalisme », annoncées par le Centre gouvernemental des médias et de l’information (GMIC), relevant du ministère de l’Information et de la Culture

Principales restrictions :

  • Les sujets en contradiction avec l’islam ne doivent pas être publiés.
  • Les activités médiatiques ne doivent pas insulter les personnalités nationales.
  • Les sujets non vérifiés ou non confirmés officiellement doivent être abordés avec prudence.
  • Les contenus ayant un impact négatif sur l’opinion publique ou portant atteinte au moral doivent être évités.
  • Les médias sont tenus de coordonner leurs reportages détaillés avec le bureau du Centre des médias du gouvernement.

25 septembre 2021 : interdiction par le ministère de facto de l’Information et de la Culture de désigner le gouvernement taliban par un autre nom que celui d’ « Émirat islamique d’Afghanistan ».

22 novembre 2021 : le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice a publié une directive demandant aux journalistes de ne pas interviewer les analystes critiquant les talibans ni de les inviter à des débats télévisés.

Novembre 2021 : Code vestimentaire pour les présentatrices de télévision, décrété par le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, au nom des « valeurs islamiques ». En vertu de cette directive, les femmes apparaissant à la télévision sont tenues de se couvrir le visage, à l’exception des yeux.

Mars 2022 : interdiction par le ministère de l’Information et de la Culture  de rediffuser les contenus de Voice of America (VOA) et Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL) – radiodiffuseurs financés par les États-Unis – en raison du « non-respect des principes journalistiques », selon un responsable du ministère de l’Information des talibans.

20 Juillet 2022 : la « critique » des responsables politiques est considérée comme contraire à la loi islamique, selon un communiqué du mollah Haibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans.

Avril 2024 : annonce de l’abrogation de la loi sur la presse de 2015 par le ministère de la Justice.

21 Juillet 2024 : nouvelle loi sur la promotion de la vertu et la répression du vice, signée fin juillet par le chef suprême des talibans.

Principales restrictions :

  • Interdiction de diffuser toute image représentant des êtres vivants – qui a depuis été imposée dans plus d’une vingtaine de provinces. 

21 Septembre 2024 : nouvelles restrictions imposées aux diffuseurs par le ministère de l’Information et de la Culture.

Principales restrictions :

  • Interdiction des émissions politiques en direct.
  • Les médias ne peuvent inviter à l’antenne que des spécialistes figurant sur une liste d’ « experts » approuvés par les talibans.
  • Interdiction de critiquer à l’antenne les lois et les politiques des talibans.

Mars 2025 : « directives essentielles pour les stations de radio de Kandahar » par la direction de l’information et de la culture de la province de Kandahar.

Principales restrictions :

  • Les émissions et reportages radiophoniques doivent exclusivement utiliser le titre « Amir al-Mu’minin » (commandeur des croyants) pour désigner le chef des talibans, et faire référence au régime sous le nom d’ « Émirat islamique ».
  • Les voix de femmes sont strictement interdites dans les émissions de radio.


Janvier 2026 : Code de procédure pénale des tribunaux, promulgué par le chef suprême des autorités de facto. Un outil juridique permanent qui confère aux juges talibans des pouvoirs étendus et illimités pour réprimer les voix critiques.  

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