Reporters sans frontières (RSF) se prépare à engager d’éventuelles actions en justice contre tout affaiblissement du régime pluraliste de radiodiffusion en Saxe-Anhalt. Cette décision fait suite aux annonces de l’AfD, qui a déclaré qu’en cas d’arrivée au pouvoir, elle résilierait les accords interétatiques relatifs à la radiodiffusion et procéderait à une refonte en profondeur de la radiodiffusion publique.

« Nous prenons au sérieux les annonces de l’AfD et nous nous préparons donc dès à présent à d’éventuelles ingérences de l’État dans la réglementation de l’audiovisuel », déclare Christian Mihr, directeur général de Reporters sans frontières. « Si un futur gouvernement régional venait à dénoncer les accords interétatiques sur l’audiovisuel et s’il s’avérait que la réglementation de l’audiovisuel qui en résulterait ne permettait plus une formation d’opinion libre et complète, nous engagerions les démarches juridiques qui s’imposent. »

Conséquences d’un retrait du service public audiovisuel en Saxe-Anhalt

Dans son programme gouvernemental, l’AfD de Saxe-Anhalt annonce : « Les accords interétatiques sur la radiodiffusion seront résiliés dès la prise de fonction, afin de créer une véritable dynamique de réforme ! »

Le fondement juridique de la radiodiffusion publique (ÖRR) en Allemagne repose sur les lois des Länder et sur les traités interétatiques conclus par ceux-ci – notamment le Traité interétatique sur les médias (MStV), le Traité interétatique sur le financement de la radiodiffusion (RFinStV) et le Traité interétatique sur la redevance audiovisuelle (RBStV). Pour mettre en œuvre ses projets politiques, l’AfD en Saxe-Anhalt devrait dénoncer tous les accords interétatiques qui servent de fondement juridique au régime de la radiodiffusion. Cela inclut impérativement le MStV, qui définit la mission de service public, et le RFinStV, qui fixe le montant de la redevance. Pour une réforme complète en Saxe-Anhalt, il faudrait en outre décider de la résiliation du traité d’État relatif au MDR (l’accord juridique qui régit le fonctionnement, l’organisation et le financement du diffuseur public de radio et de télévision pour les États régionaux allemands de Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe.), ce qui entraînerait le retrait du Land de l’organisme interrégional commun.

La simple résiliation des accords interétatiques sur la radiodiffusion ne mettrait pas fin du jour au lendemain aux activités du  MDR : en raison d’un préavis de deux ans prévu dans l’accord interétatique relatif au MDR, la Saxe-Anhalt resterait dans un premier temps membre à part entière de l’organisme de radiodiffusion. Toutefois, si le Land ne met pas en place de nouvelle réglementation d’ici là – que ce soit par une réforme du contrat d’État en collaboration avec la Saxe et la Thuringe ou par une réforme de la législation régionale sur les médias -, cela serait inconstitutionnel. En effet, la réglementation régionale en matière de radiodiffusion doit impérativement garantir les principes structurels exigés par la Cour constitutionnelle fédérale : le principe de diversité, le principe d’indépendance vis-à-vis de l’État, ainsi qu’une couverture médiatique équilibrée et objective sur le fond.

Au cas où il s’avérerait que ces principes ne soient pas respectés, RSF se réserve le droit d’engager des poursuites judiciaires. En effet, les citoyens de Saxe-Anhalt doivent pouvoir continuer à s’informer de manière exhaustive et libre à partir de sources d’information fiables ; ce droit est protégé par leur liberté d’information garantie par la Constitution.

Une offensive systématique contre le système médiatique pluraliste et indépendant

Derrière les revendications de l’AfD en matière de politique des médias se cache une démarche systématique qui va bien au-delà de la simple critique de l’audiovisuel public et vise à ébranler les fondements d’un système médiatique pluraliste et indépendant.

Alors que l’audiovisuel public est instrumentalisé comme une cible principale – le chef de file de la liste électorale de Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, accuse par exemple de manière générale l’audiovisuel public sur TikTok de « manipuler » les citoyens -, la délégitimation d’une information libre ne s’arrête pas aux médias publics. Des médias établis tels que le Spiegel, la Süddeutsche Zeitung ou Die Zeit sont systématiquement diffamés à l’aide de termes polémiques tels que « presse du cartel », « médias du système » ou « presse mensongère ». Le cas de la station locale à but non lucratif Radio Corax, à Halle, illustre à quel point ce programme menace leur survie au niveau local. Sous le titre explicite « Couper les vivres à Radio Corax ! », le parti fustige, dans son programme de gouvernement, la station en la qualifiant d’« Antifa-News » qui se revendiquerait comme une « organisation terroriste anti-allemande ». Ses contenus offriraient une tribune au « fanatisme de gauche », à l’« idéologie arc-en-ciel perverse » et au « genderisme ». Il exige que toute subvention accordée à la station par l’Autorité régionale des médias lui soit retirée et que toutes les radios libres fassent l’objet d’un contrôle.

Derrière l’appel apparent de l’AfD en faveur de la liberté d’expression – formulé concrètement dans le programme gouvernemental de Saxe-Anhalt comme suit : « Les médias doivent à nouveau refléter l’ensemble du spectre des opinions » – se cache une tentative de restreindre la liberté d’expression. Alice Weidel a déjà clairement indiqué dès 2018 à quel point le parti entendait remplacer systématiquement la couverture médiatique des médias indépendants par ses propres messages : « Notre objectif ambitieux à long terme est que les Allemands finissent par regarder l’AfD plutôt que l’ARD » (le grand groupe audiovisuel public allemand). Cette stratégie s’accompagne d’une demande de révision du Digital Services Act (DSA). Les discours sur la censure, diffusés de manière ciblée dans ce contexte, déforment l’objectif réel de la réglementation numérique de l’État : garantir un espace numérique démocratique, exempt de haine et d’incitation à la haine, dans lequel les citoyens peuvent trouver des informations fiables.

Les expériences internationales incitent à la prudence

Au niveau européen, RSF constate depuis des années que les médias de service public figurent parmi les premières cibles des gouvernements qui cherchent à affaiblir le journalisme indépendant. Souvent, on assiste d’abord à une politisation des instances de contrôle, au remplacement des directions, à l’affaiblissement des bases de financement ou à une modification des missions de service public, de telle sorte que l’indépendance éditoriale et la diversité des médias sont compromises.

La Hongrie a montré jusqu’où une telle restructuration peut aller : sous le Premier ministre Viktor Orbán, les chaînes de service public, auparavant autonomes, ont été centralisées au sein de la holding médiatique d’État MTVA et transformées en instruments de propagande du gouvernement. Les instances de contrôle étaient elles aussi sous l’influence du gouvernement. Parallèlement, les médias privés indépendants ont été affaiblis par l’attribution sélective de la publicité publique, des retraits de licence, des rachats par des oligarques proches du Fidesz et des campagnes de diffamation. Au final, les acteurs proches du gouvernement contrôlaient environ 80 % du paysage médiatique hongrois.

En Slovaquie, l’audiovisuel public subit une érosion calquée sur le modèle hongrois. En juin 2024, le gouvernement du Premier ministre Robert Fico a dissous la chaîne publique RTVS dans le cadre d’une procédure d’urgence et l’a remplacée par STVR. Il s’est ainsi ouvert de nouvelles possibilités d’exercer une influence sur la direction et l’orientation éditoriale. Parallèlement, le financement a été réduit d’environ 30 % ; les professionnels des médias critiques ont été licenciés et la liberté éditoriale a été restreinte. En août 2026, RSF, en collaboration avec des organisations partenaires slovaques, a également mis en garde contre des violations systématiques des principes d’impartialité et de pluralisme d’opinion, pourtant prescrits par la loi, dans les journaux télévisés de la STVR.

Les exemples européens montrent à quelle vitesse des prétendues réformes des médias peuvent se transformer en contrôle politique. L’Allemagne n’est pas à l’abri de telles évolutions. Le système audiovisuel allemand étant organisé selon un modèle fédéral, les Länder assument une responsabilité particulière : ils doivent protéger la diversité des médias, leur indépendance vis-à-vis de l’État et le droit des citoyen·ne·s à une information libre. C’est pourquoi RSF examinera de près toute tentative visant à saper le pluralisme du système audiovisuel en Saxe-Anhalt.

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