La très lourde peine de 15 ans de prison infligée à la journaliste indépendante Yalda Moaiery, en août dernier, marque un nouvel épisode de l’escalade dans l’offensive contre la liberté de la presse en Iran. Quatre ans après le mouvement « Femme, vie, liberté » et la terrible répression du journalisme qui s’ensuivit, le régime est en passe d’approuver une nouvelle loi liberticide. Reporters sans frontières (RSF) appelle le Conseil des gardiens de la constitution à abandonner ce texte qui s’attaque tant aux sources qu’aux journalistes en Iran, où au moins 19 professionnels de l’information sont actuellement détenus.
Yalda Moaiery n’a jamais reçu sa convocation au tribunal. Les autorités l’avaient envoyée en août par SMS à un numéro qu’elles avaient elles-mêmes bloqué, selon la journaliste. Rien de surprenant en Iran, pays classé 177e sur 180 dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF. Depuis décembre, régulièrement, le régime coupe l’accès à Internet, bloque les cartes SIM des journalistes et leur interdit de communiquer avec des médias à l’étranger sous peine d’être accusés d’espionnage.
C’est ainsi que Yalda Moaiery, photojournaliste indépendante qui couvre l’Iran et la région depuis 20 ans pour plusieurs médias internationaux – dont le quotidien français Le Monde, le magazine américain Time, et le quotidien espagnol El Pais – s’est trouvée, ce 8 août, condamnée par contumace à 15 ans de prison pour avoir photographié l’offensive américano-israélienne en début d’année. « J’ai pu me défendre lors d’une nouvelle audience au tribunal [le 1er septembre], mais le jury ne semblait pas m’écouter, » confie-t-elle à RSF depuis l’Iran, où le pouvoir judiciaire relève de l’autorité du Guide suprême.« La République islamique ne peut tolérer des journalistes qui travaillent librement », résume-t-elle. Accusée d’avoir « collaboré avec des médias étrangers dans le but de renforcer le régime sioniste et les États-Unis », la journaliste a vu sa peine confirmée le 1er septembre et attend son procès en appel.
Une nouvelle loi en toile de fond
Cette lourde peine de 15 ans de prison s’inscrit dans une répression accrue du journalisme, qui s’intensifie depuis le déclenchement du mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022. Et cette répression pourrait encore s’intensifier avec une loi draconienne, actuellement en chantier. « Participer à des entretiens avec des médias ou des professionnels des médias qualifiés d’hostiles par le ministère du Renseignement […] est interdit », peut-on lire, par exemple, dans l’article 22 de ce « plan de lutte contre l’influence étrangère ».
Ce projet de loi vient en fait donner un vernis légal à des restrictions qui avaient déjà cours qui se sont généralisées depuis la guerre de mars 2026 entre l’Iran et la coalition israélo-américaine : en effet, ces communications étaient déjà criminalisées dans la pratique. Il vient également élargir la définition de l’« espionnage », et ainsi permettre d’incriminer sans difficulté les journalistes, ainsi que leurs sources.
Les dispositions de cette nouvelle loi, approuvée par le Parlement le 16 août dernier, doivent encore être débattues par le Conseil des gardiens de la constitution avant d’entrer en vigueur. Aucune date n’a été fixée pour cette ultime décision.
« La peine de prison scandaleuse infligée à Yalda Moaiery, qui doit être immédiatement annulée, est une continuation d’une repression d’État qui ne fait que s’intensifier depuis le déclenchement du mouvement Femme, vie, liberté en 2022, avec la détention de plus de 100 journalistes qui le couvraient, parmi lesquels 19 croupissent encore en prison. Mais la peine inédite de Yalda Moaery, si elle est confirmée en appel, ne sera qu’un avant-goût de ce qui attend les journalistes et leurs sources une fois la nouvelle loi adoptée. Cette nouvelle législation visant à faciliter les arrestations et renforcer l’autocensure, ne sert qu’à légitimer la répression illégale d’une dictature, et doit impérativement être rejetée. Les journalistes doivent être libérés, et la République islamique doit cesser d’instrumentaliser la sécurité nationale pour étouffer son peuple et ses journalistes. »
Jonathan Dagher
Responsable du bureau Moyen-Orient de RSF
Une loi qui criminalise toute collaboration avec des médias étrangers
Ce nouveau projet de loi dépasse les textes législatifs préexistants qui sanctionnaient la propagande contre l’État ou la collaboration avec un État hostile, en criminalisant explicitement le fait de s’exprimer dans des médias « liés aux États-Unis ou à Israël ». Les ressortissants iraniens seraient également dans l’obligation de demander une autorisation pour répondre à toute demande d’entretien d’un média étranger, même lorsque celui-ci n’est pas lié à l’un de ces deux pays ennemis de la République islamique. « Au lieu de définir précisément l’espionnage, [la loi] recourt à des notions extrêmement larges telles que la ‘collaboration’ », explique l’avocat iranien Mousa Barzin, exilé en Turquie. « Ce ne sont pas seulement les journalistes qui sont concernés : tout employé, médecin, infirmier, avocat ou autre citoyen susceptible de constituer une source d’information risque, par crainte de sanctions, de garder le silence. »
Dix-neuf journalistes détenus, et les condamnations continuent
Depuis la répression d’ampleur des journalistes qui couvraient le mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022, plus de 100 professionnels des médias ont été détenus en raison de leur travail, dont 19 sont encore en prison. D’autres font face à des procédures judiciaires inextricables. Le journaliste Mehdi Mahmoudian, arrêté le 31 janvier a été condamné, le 13 août, à huit mois de prison pour « propagande contre le régime » pour avoir simplement couvert les circonstances de la guerre sur ses réseaux sociaux. Son confrère, le blogueur Soheil Arabi, lauréat 2017 du prix RSF dans la catégorie « journaliste-citoyen », a lui été condamné, trois jours plus tard, à cinq ans de prison pour « association et collusion en vue de commettre un crime contre la sécurité nationale ». D’autres condamnés sont en liberté conditionnelle mais risquent à tout moment de retrouver leur geôle. Parmi ceux-là, Narges Mohammadi, la journaliste iranienne, écrivaine et lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, actuellement en liberté pour raison médicale, mais régulièrement harcelée par les autorités et menacée d’emprisonnement.
Les mesures de répression en Iran s’inscrivent dans une tendance mondiale d’instrumentaliser la sécurité nationale pour réprimer la liberté de la presse et resserrer l’étau sur le droit à l’information, comme le révèle un rapport de RSF. Depuis le début de la guerre en Iran en Mars 2026, et ses répercussions dans le Golfe, plusieurs régimes de la zone ont instauré des mesures liberticides pour empêcher la couverture du conflit.
Regardez le témoignage de Yalda Moaiery ici.