Plusieurs centaines d’exemplaires de l’hebdomadaire régional L’Essor Savoyard (hebdomadaire régional français couvrant l’actualité d’Annecy et ses environs) du 4 juin 2026 ont été achetés dans différents points de ventes de la ville d’Annecy par de mystérieux clients. Après plusieurs semaines d’enquête, Reporters Sans Frontières (RSF), en collaboration avec l’Essor Savoyard, a identifié une opération impliquant des personnes directement liées à la mairie. Le but : faire disparaître le journal, dont la Une portait sur une accusation de viol présumé contre le premier adjoint au maire.
Des ventes records et un journal local en rupture de stock. Difficile de trouver L’Essor Savoyard lors de sa parution le 4 juin dernier à Annecy, dans le sud-est de la France. Ce matin-là, à l’ouverture des points de vente, et dans les heures qui suivent, plusieurs mystérieux acheteurs viennent s’emparer de l’édition de la semaine, dont la Une est consacrée au témoignage exclusif d’une victime présumée de viol qui met en cause le premier adjoint au maire de la ville, Anthony Granger. Une information que certains souhaitent apparemment voir disparaître des kiosques, au prix d’une opération de censure grossière et mal ficelée.
Dans au moins une vingtaine de points de vente, visités au cours de cette enquête conjointe menée par RSF et L’Essor Savoyard, le même scénario se répète : dès l’ouverture, une personne se présente et demande à acheter tous les journaux disponibles. De mémoire de kiosquier, « du jamais vu » à Annecy. Bien que surpris, certains acceptent de vendre l’intégralité du stock. Dans une grande surface de la ville, un homme et une femme se font même passer pour des salariés de L’Essor Savoyard et achètent 146 exemplaires au prétexte qu’une erreur se serait glissée dans le numéro.
D’autres vendeurs se montrent plus circonspects. « Un homme, qui était là avant même l’ouverture, est venu et a voulu acheter mes 110 exemplaires », raconte l’un d’eux. « J’ai accepté de lui en vendre la moitié ». Un peu plus tard, un deuxième homme arrive et en achète une quinzaine « pour l’exposé de sa fille », se souvient le commerçant. À peine une demi-heure plus tard, une femme se présente comme travaillant dans l’hôtellerie, et s’empare de différents magazines avant d’ajouter, l’air de rien, 20 exemplaires du journal. Fatigué de ce manège, il refuse de lui vendre ces derniers, malgré son insistance. « Elle m’a dit qu’elle souhaitait les distribuer à ses clients. Mais quand je lui ai dit qu’elle ne pouvait prendre qu’un ou deux exemplaires de L’Essor Savoyard, elle n’a rien acheté. »
Excédé, le gérant décide finalement de déplacer les journaux derrière le comptoir et donne la consigne d’en vendre deux par personne au maximum. « Je ne savais même pas sur quoi portait le numéro, mais on n’a pas à empêcher nos clients de trouver leurs journaux ! », s’exclame-t-il. Rapidement, les kiosquiers se passent le mot. Plusieurs dissimulent une partie de leurs stocks et limitent les ventes, pour s’assurer que leurs acheteurs habituels puissent se procurer le journal. Malgré ces précautions, en une matinée à peine, une grande partie des rayons sont vidés. À 12h17, le distributeur informe L’Essor Savoyard que 65 % des espaces de vente du réseau n’ont plus aucun exemplaire à vendre.
La chasse aux exemplaires
Selon les investigations de RSF et de L’Essor Savoyard, au moins 20 points de vente dans l’ensemble de l’agglomération d’Annecy sont concernés par cette opération. Au total, plus de 900 journaux ont été achetés en masse, pour un montant total de près de 2 300 euros. Le caractère exceptionnel et organisé de ces achats en masse mesurés au cours de cette enquête concorde avec les ventes records constatées par le journal. Alors que ce dernier s’écoule habituellement à environ 2000 exemplaires, 1000 de plus ont été achetés ce jour-là, soit une hausse de 50 %.
«À l’heure où une information circule en quelques secondes sur Internet, cette tentative de faire disparaître un journal d’informations locales en achetant tous ses exemplaires dans les kiosques a quelque chose d’un mauvais polar . Mais derrière le caractère presque absurde de cette opération, le signal est grave. Des centaines d’exemplaires d’un hebdomadaire régional ont été soustraits aux lecteurs dans le but manifeste d’étouffer une affaire de viol présumé mettant en cause un élu : une information d’intérêt public. La presse d’information locale est un contre-pouvoir essentiel. Il faut la protéger, et non chercher à la faire taire. »
Haïfa Mzalouat
Journaliste au bureau investigation de RSF
Selon les commerçants, aucun de ces mystérieux acheteurs ne fait partie de leur clientèle habituelle. Mais en croisant des témoignages et des images, RSF a été en mesure d’identifier plusieurs personnes directement liées à la mairie.
Dans un établissement où L’Essor Savoyard est consultable, une consigne a été transmise avant même l’ouverture : le journal ne doit pas être exposé ce jour-là. Cette directive est donnée, selon les informations obtenues au cours de cette enquête, par Myriam Clerc, conseillère spéciale et ancienne collaboratrice parlementaire du maire, Antoine Armand. Cette dernière a également été reconnue dans un tabac où plusieurs dizaines de journaux ont été achetés. Sur la base de photos publiques, le gérant et son employée présents ce fameux 4 juin, la reconnaissent formellement. Interrogée sur son implication dans cette opération, l’intéressée répond, entre de longs silences, « qu’elle n’a pas de commentaire à faire ».
Dans un autre point de vente du centre-ville d’Annecy, une vendeuse a de son côté formellement reconnu une élue locale, venue lui acheter une cinquantaine de journaux ce jour-là. « Je la connais bien, les élus viennent souvent. Elle a même tenté de relever l’affiche indiquant la Une du numéro », raconte-t-elle. Dans deux autres tabacs, un jeune homme a acheté une quarantaine d’exemplaires en tout. Sa description, et des images consultées par RSF, font apparaître de fortes ressemblances et des points communs avec un autre collaborateur du cabinet du maire. Interrogés par RSF, ces deux personnes nient toute implication dans l’achat des journaux du 4 juin.
Du côté de la Mairie, plusieurs élus ne voient pas d’un bon œil cette tentative de faire disparaître L’Essor Savoyard de l’espace public. Sous couvert d’anonymat, un membre de la majorité confirme avoir « la certitude que cela vient de chez nous ». Il raconte que « des élus ont été appelés pour acheter des journaux : certains ont accepté, d’autres ont refusé ». Selon lui, cette opération « ridicule » a été décidée « dans un moment de panique, de manière un peu désespérée ».
Une tentative de censure qui en rappelle d’autres
Après les révélations du quotidien d’investigation en ligne La Lettre et de L’Essor Savoyard au sujet de la plainte déposée contre le premier adjoint Anthony Granger pour viol présumé, la mairie a attendu plusieurs semaines avant de s’exprimer sur cette affaire. Lors du conseil municipal du 29 juin, le nouveau maire Antoine Armand (Renaissance, le parti politique d’Emmanuel Macron) a annoncé la mise en retrait politique du principal concerné. Contacté par RSF et L’Essor Savoyard au sujet de la disparition des journaux, Anthony Granger répond qu’il n’a pas de « commentaire à faire » et qu’il « est étranger à cela ». De son côté, le maire assure « qu’aucune consigne n’a été donnée, aucune organisation n’a été mise en place et aucun argent public n’a été mis à disposition, ni par la Ville ni par son cabinet ». Confronté aux éléments obtenus pendant cette enquête, il estime qu’ils ne permettent pas d’établir la « réalité de ces initiatives », mais que si c’était le cas, « il les désapprouverait avec fermeté ».
Ce n’est pas la première fois que des journaux disparaissent ainsi de l’espace public après des révélations journalistiques. En janvier 2023, l’hebdomadaire L’Express affirmait que des proches du maire de Fréjus, David Rachline (Rassemblement National, parti politique français d’extrême droite), avaient raflé les exemplaires de l’hebdomadaire après une enquête sur sa gestion de cette ville située dans le sud-est de la France. Douze ans plus tôt, en 2011 à Puteaux, 600 exemplaires de l’hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné avaient été achetés par l’équipe de la maire Joëlle Ceccaldi-Raynaud (UMP, un parti politique français classé à droite et devenu «Les Républicains» en 2015), alors mise en cause dans une affaire de pots-de-vin. Le 2 avril 2025, rebelote pour le « palmipède », qui a vu tous ses exemplaires disparaître des rayons, après un numéro mettant en cause le maire de Lisieux dans le Calvados, Sébastien Leclerc (Les Républicains, parti politique français classé à droite). Mais ces méthodes ont rarement l’effet escompté : en voulant étouffer l’information, elles finissent surtout par lui donner davantage d’écho.
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En collaboration avec Florent Pecchio et Maxime Petit (L’Essor Savoyard)