Le Kremlin a partiellement ou totalement bloqué les réseaux sociaux et les services de messagerie non-russes dans les territoires ukrainiens de l’est et du sud-est occupés par la Russie. Isolés sur le plan numérique, des habitantes et habitants tentent malgré tout de contourner la censure pour rester en contact avec le monde extérieur et s’informer auprès de sources indépendantes en dehors des récits de propagande. Reporters sans frontières (RSF) a recueilli les témoignages de personnes pour qui s’informer est devenu un acte clandestin. 

«Un jour Internet et Telegram fonctionnent, le lendemain non.» Pour s’informer, Ihor*, qui vit dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, dépend de services quasiment inaccessibles. En Ukraine libre, ses proches ont accès à des sources plurielles. Lui, non. 

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, les plateformes et messageries appartenant à des entreprises américaines comme Facebook, Instagram, X, YouTube, Signal ou encore Viber, appartenant à la société japonaise Rakuten, ont été partiellement ou totalement censurées. Dernière cible en date : Telegram, la messagerie fondée par l’entrepreneur russe Pavel Dourov, qui fait l’objet d’un blocage depuis le printemps dernier, après avoir perdu les grâces du Kremlin. 

Moscou a progressivement fermé l’espace numérique en Russie et dans les régions de l’est et du sud de l’Ukraine envahies par l’armée russe en 2014 et en 2022, les remplaçant par ses propres applications, telles que Max sur laquelle RSF a déjà enquêté. Les médias ukrainiens interdits ont été remplacés par des sites de désinformation favorables au Kremlin, à l’instar de la holding ZaMedia, créée en 2022 par l’entrepreneur russe Alexander Malkevitch, ou de l’installation de médias russes comme le groupe audiovisuel d’État VGTRK qui a ouvert un bureau dans la ville occupée de Donetsk.

Pour continuer à accéder à une information plurielle, les habitants des régions sous contrôle russe de Donetsk, de Louhansk, de Zaporijjia, de Kherson ou encore de Crimée ont dû adapter leurs pratiques. 

« RSF condamne le verrouillage informationnel orchestré par le Kremlin dans les territoires occupés, en mimétisme avec ce qui est aussi monnaie courante en Russie. Les habitants sont forcés de s’informer dans la clandestinité, en espérant que les ruses employées un jour, les VPN notamment, seront toujours efficaces le lendemain. Il est inacceptable que des populations entières soient aujourd’hui ainsi coupées de sources d’informations fiables et matraquées de propagande russe dans leur propre pays.
Pauline Maufrais et Vincent Berthier
Chargée de la zone Ukraine et responsable du bureau technologie et journalisme de RSF

La colonisation numérique russe des territoires occupés

La colonisation numérique russe commence dès le numéro de téléphone : les habitants ont progressivement été contraints d’abandonner leurs cartes SIM ukrainiennes d’avant occupation au profit d’opérateurs russes ou locaux afin de rester joignables ou d’accéder à certains services administratifs. «J’ai dû acheter deux cartes SIM russes, je l’ai vécu comme une contrainte et non pas comme un choix», confie Maryana, habitante de Crimée occupée depuis 2014. «En règle générale, nous essayons de retarder le plus longtemps possible tout passage à tout ce qui est russe», explique Tetyana, une habitante de Donetsk, dans l’est du pays, région partiellement occupée depuis 2014. 

Ihor, de la région occupée de Louhansk, toujours dans l’est, a lui aussi dû s’adapter. Dans son cas, ni les cartes SIM ukrainiennes, ni les cartes SIM russes ne fonctionnaient. Il s’est alors résolu à prendre une carte locale. «Toutes les cartes russes ne marchent pas ici, j’ai dû acheter une carte sim de LNR», raconte-t-il, en référence à la «République populaire de Louhansk», territoire séparatiste porté par la Russie depuis 2014 qui a déclaré son annexion, illégale, en 2022

D’une messagerie à l’autre au gré des blocages

Si les applications de messagerie et de réseaux sociaux développées par des entreprises non-russes ont longtemps permis de s’informer et de garder le lien avec le monde extérieur, elles ont été progressivement bloquées. Viber, WhatsApp, puis Facebook», énumère Ihor. «Aujourd’hui nous n’avons plus vraiment de messagerie qui fonctionne vraiment». Les habitants et habitantes cherchent «des solutions pour communiquer avec leurs proches en Ukraine libre» et cet isolement forcé laisse des traces. «C’est triste, on fait tout ce qu’on peut pour maintenir le lien, mais rien ne marche correctement», regrette Ihor.

Alors pour déjouer ce manque criant d’informations, la population confie parfois passer par l’intermédiaire de leurs proches, hors territoires occupés. «Lorsque certaines informations me paraissent douteuses, je les envoie aux membres de ma famille qui ont accès à plus de sources», explique Tetyana, depuis la région de Donetsk. Ces territoires sont en effet inondés par des sources d’information pro-Kremlin ou contrôlées directement par la Russie, les médias indépendants ont été bloqués. Pour Maryana, en Crimée, Telegram, partiellement accessible, reste encore sa source «d’information principale», malgré les réseaux de bots de propagande pro-russes qui y pullulent, comme l’a montré une analyse de l’Atlantic Council. Ihor, quant à lui, raconte consulter le réseau social chinois TikTok, non officiellement interdit, même si l’accès est instable malgré son VPN, car «il y trouve quelques informations».

Interrogée par RSF, la rédactrice en chef du média ukrainien RIA-PIVDEN, Svitlana Zalizetska, qui est basée à Zaporijjia, ville du sud-est en zone libre, et qui communique régulièrement avec les territoires occupés, confirme que les échanges sont souvent «à sens unique». La population dans ces zones contrôlées par le Kremlin «peut nous appeler, mais pas l’inverse». Et les blocages imposent de la flexibilité. «Il faut constamment chercher de nouvelles messageries, avoir des règles de communication qui correspondent à la réalité sécuritaire», résume la journaliste. 

Les VPN comme solution…

Pour contourner les blocages, les citoyens s’équipent. Les VPN, Virtual Private Network, masquent les adresses IP des utilisateurs et leur permettent de se connecter à des serveurs hors d’atteinte de la censure russe. Leurs téléchargements ont explosé. Google Trends, l’outil qui permet de suivre l’évolution de l’intérêt des internautes pour un mot-clé sur le moteur de recherche de Google, garde la trace de cette ruée vers les VPN depuis l’occupation. 

Dans les oblasts de Kherson et de Zaporijjia, les recherches sur les VPN ont atteint leur pic dès juillet 2022, alors que les autorités d’occupation tentaient de bloquer l’accès, respectivement aux VPNs ou à des réseaux sociaux.

Les requêtes les plus populaires disent l’urgence de la situation : «télécharger VPN», ou encore «VPN gratuit». Dans la région de Donetsk, le pic a été atteint en août 2024, alors que le débit de YouTube était fortement dégradé à la suite d’une décision administrative des autorités russes.

…instable et risquée

Ces VPN, trouvés sur des plateformes grand public comme Google Play, le catalogue d’applications de l’américain Google, fonctionnent souvent mal en raison des blocages. «Dernièrement, j’ai trouvé un nouveau VPN. Mais il fonctionne un jour sur deux», rapporte Ihor. Recourir à un VPN reste une entreprise risquée. Depuis le 1er septembre 2025, Moscou intensifie sa répression contre cet outil. Faire la promotion des VPN expose désormais à de lourdes amendes : jusqu’à 80 000 roubles (environ 880 francs suisses) pour les particuliers et 500 000 roubles (près de 5400 francs suisses) pour les personnes morales. Est également sanctionné d’une amende de 5 000 roubles (environ 54 francs suisses) l’usage d’un VPN pour consulter des contenus considérés par le Kremlin comme «extrémistes», qui concernent nombre de publications journalistiques indépendantes sur la guerre.

Une vision plus critique de l’espace numérique

La censure et les restrictions de la Russie ont formé les habitants à l’enjeu de la sécurité en ligne. «J’ai commencé à faire plus attention : authentification à deux facteurs, vérification des connexions et prudence en général», raconte Maryana. Dans cette bulle fermée, la messagerie russe Max, imposée à marche forcée par le Kremlin pour remplacer les applications et messageries bloquées, ne convainc pas. «Les commentaires sont très mauvais», rapporte Ihor. Dans la mesure du possible, les habitants «l’installent sur un autre téléphone», conclut Maryana. Un revers numérique pour le Kremlin.

*Pour des raisons de sécurité, tous les témoins ont des noms d’emprunt et les noms des villes ne sont pas cités. 

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