Lors de deux actions menées en mai par le groupe d’activistes pour le climat « Act Now ! », des incidents sont survenus entre la police et des professionnels des médias. Un journaliste a été contraint d’effacer ses images, tandis qu’un autre a été temporairement menotté. RSF Suisse met en garde contre de telles interventions et appelle les forces de l’ordre à faire preuve de proportionnalité dans leurs actions lorsque celles-ci impliquent des professionnels des médias.
Photo : image symbolique
Dans le courant de mois de mai, des actions de protestation du mouvement suisse proclimat « Act Now ! » ont eu lieu en divers endroits en Suisse. Les militants ont organisé des sit-in dans des stations-service afin de sensibiliser les automobilistes et les exploitants de stations-service au changement climatique. Des militants se sont également aspergés de peinture noire au musée militaire de Payerne.
Lors de deux de ces actions, des incidents se sont produits entre les forces de sécurité et les journalistes présents sur place. Au musée militaire de Payerne, le photojournaliste Bénédict Bettermann, qui couvrait l’événement pour l’agence photo Alto Press, a été interpellé par la police, contrôlé et contraint de supprimer certaines de ses prises de vue et vidéos. Le photojournaliste Raimond Lüppken a connu pour sa part une expérience similaire lorsqu’il a couvert, le jeudi 14 mai, un sit-in d’Act Now à une station-service de Kriens (LU) , également pour l’agence photo Alto Press.
Raimond Lüppken s’est exprimé sur l’incident dans divers médias. Il a fait valoir que, bien que le sit-in ait eu lieu dans une station-service publique, les agents de police lui avaient interdit de filmer et de photographier. Le journaliste a alors voulu présenter sa carte de presse pour préciser qu’il ne faisait pas partie du collectif d’activistes, mais qu’il couvrait l’action en tant que journaliste. Il n’en a toutefois pas eu le temps. Il a été repoussé par la police, sa caméra est tombée à terre et il a même été menotté pendant un court instant.
RSF Suisse condamne le traitement qu’a eu à subir Raimond Lüpken. Le fait qu’un professionnel des médias soit traité de manière disproportionnée par la police en Suisse, et même brièvement menotté brièvement, a de quoi inquiéter. Mais ce n’est pas le premier incident de ce type dans le canton. En 2021 déjà, des agents de police à Lucerne avaient utilisé du spray au poivre contre un journaliste, qui avait été touché au visage. Cet événement avait débouché sur l’instauration d’un dialogue entre la police lucernoise et l’association professionnelle Impressum qui ne semble toutefois pas avoir débouché sur des résultats tangibles. Dans le cas de Raimond Lüpken du moins, la police aurait même annoncé son intention de porter plainte contre lui pour ne pas avoir obtempéré aux injonctions. Interrogée par RSF Suisse, la police cantonale lucernoise renvoie à la procédure en cours et se refuse à tout commentaire.
Lors des événements qui se sont déroulés au Musée de l’aviation militaire à Payerne, le 6 mai, le photojournaliste Bénédict Bettermann a été interpellé, fouillé, la carte mémoire de son appareil saisie. Puis il a été emmené au poste par la police cantonale fribourgeoise (les lieux sont situés sur territoire fribourgeois) au prétexte qu’il faisait en réalité partie du groupe d’activistes. Il y est resté environ 3 à 4 heures, et finalement contraint de supprimer les images et les vidéos sur lesquelles apparaissaient des policiers, selon les indications qu’il a fournies.
Bénédict Bettermann a indiqué à RSF Suisse avoir tenté en vain d’attester de sa qualité de journaliste en présentant une attestation de son employeur, l’agence Alto Press, la même que celle qui employait Raimond Lüpken, ainsi qu’une carte de presse. De son côté, la police fribourgeoise nous a fait savoir que « le journaliste n’était pas clairement identifiable comme tel sur place ; il ne portait pas de gilet de presse et n’a pas pu présenter de carte de presse valide » et que c’est donc à des fins d’identification et pour établir les faits qu’il a été emmené au poste. La police indique également qu’elle « reconnaît l’importance du travail journalistique et s’efforce de concilier cette liberté avec les exigences en matière de sécurité et d’ordre public. » Pour ce qui concerne les photos, elle observe avoir « abordé » le sujet avec l’intéressé.
Il semble en effet que le photojournaliste n’était pas en possession de la carte de presse habituelle en Suisse mais d’une autre carte. Il n’en reste pas moins que son travail sur place était bel et bien journalistique, que ce fait semblait aisé à établir et qu’à titre de professionnel des médias il était en droit de filmer et de photographier l’action de la police et ne devait pas être contraint de supprimer des images ou des vidéos.
«RSF Suisse condamne l’interpellation dont le photojournaliste a été l’objet. Notre organisation rappelle que le secret rédactionnel, garanti par la Constitution, couvre l’ensemble des informations et des données récoltées à l’occasion d’un travail journalistique et que la police ne saurait exiger d’y avoir accès et d’en supprimer certains éléments. Il est par ailleurs admis qu’une intervention des policiers sur le domaine public puisse être filmée et photographiée librement. Ce principe ne doit pas être remis en cause.»
Denis Masmejan
Secrétaire général de RSF Suisse
RSF Suisse rappelle par ailleurs le Plan d’action national élaboré conjointement par le secteur des médias et l’Office fédéral de la communication (OFCOM) pour les années 2023 à 2027. Ce document formule des objectifs visant à protéger la profession de journaliste et à garantir ses droits et sa sécurité. Il énumère notamment des mesures de protection destinées à garantir la sécurité des journalistes lors de manifestations, d’actions de protestation et de grands événements. Dans ce contexte, RSF Suisse appelle les forces de l’ordre à observer scrupuleusement le principe de la proportionnalité dans leurs relations avec les professionnels des médias, ainsi qu’à prendre en compte et à respecter leurs droits.