Un an et demi après la chute du dictateur Bachar al-Assad qui avait engendré l’optimisme des États-Unis de retrouver vivant le reporter américain arrêté en Syrie en août 2012, très peu de progrès ont été effectués. Reporters sans frontières (RSF), qui s’est rendu à trois reprises en Syrie au cours de cette période, a eu confirmation de la captivité d’Austin Tice aux mains du régime au moins jusqu’au début de l’année 2013. Le sort qui lui a été réservé par la suite demeure incertain.
« Dans cette quête destinée à reconstituer le parcours de captivité d’Austin Tice, il n’existe aujourd’hui, à notre connaissance, aucune preuve tangible que le reporter soit toujours prisonnier. Mais il n’existe pas davantage de preuve formelle de sa mort ou de son exécution. Tant qu’il existe un espoir, il est impératif que les autorités américaines et syriennes redoublent d’efforts pour tenter de le retrouver. Vraisemblablement, très peu de personnes connaissent la vérité. Mais toutes n’ont pas encore parlé. »
Arnaud Froger
Responsable du pôle investigation de RSF
Il a fallu prétexter une consultation médicale pour obtenir quelques bribes d’information. Février 2026, dans le centre de Damas. L’effervescence suscitée par la chute du régime de Bachar al-Assad, un peu plus d’un an auparavant, n’est pas encore retombée. La méfiance non plus. Les décennies de dictature et de surveillance massive ont laissé des traces. Les langues ne se délient pas facilement. Les témoins gênants des années Assad se montrent fuyants. Certains sont en cavale. D’autres se cachent dans leur village. Dans un cabinet médical de la capitale syrienne, un médecin accepte de nous recevoir. Son nom, obtenu quelques mois plus tôt, figure sur une liste restreinte de civils susceptibles d’avoir été en contact direct avec Austin Tice.
Depuis l’arrestation du journaliste américain, correspondant de plusieurs médias dont le Washington Post, le 14 août 2012, aucune preuve de vie n’a fait surface. Seule exception : une vidéo de lui diffusée quelques semaines plus tard. Une mise en scène grossière du régime afin de faire croire que le reporter se trouvait aux mains d’un groupe djihadiste.
La quête destinée à recoller les morceaux de la captivité d’Austin Tice ressemble à un long chemin de croix. Elle oblige celles et ceux qui s’y aventurent à pénétrer la nébuleuse machine du renseignement syrien, tout en se méfiant des affabulateurs et des arnaqueurs, bien plus nombreux que les personnes ayant réellement croisé la route du reporter.
Dès notre arrivée, le médecin comprend que ce rendez-vous ne débouchera pas sur une ordonnance. Nous ne sommes pas malades. Nous sommes curieux. Il finit par accepter de nous raconter ce qu’il sait.
Entre la fin de l’année 2012 et le début de 2013, il a vu Austin Tice à trois reprises. À cette époque, le journaliste est gardé au secret dans un petit bureau situé sur la base de la puissante garde républicaine au nord-ouest de Damas. Son chef, le général Bassam al-Hassan, appartient au cercle rapproché du président Bachar al-Assad. Le médecin assis face à nous est alors le praticien personnel du général.
« Il lisait des magazines »
Un jour, une patrouille conduit à l’hôpital un patient étranger dont il ne sait rien, même pas le nom, raconte-t-il. L’homme, qui s’avère être Austin Tice, a alors 32 ans. Il est captif du régime syrien depuis quatre mois et se plaint de violents maux de ventre. Le médecin fait pratiquer une prise de sang, qu’il enregistre sous le nom de son infirmier pour ne pas laisser de traces. Les examens ne révèlent rien de grave, probablement une intoxication alimentaire.
Dans les jours qui suivent, le bureau du général contacte le médecin à deux reprises pour lui demander de rendre visite au journaliste dans sa cellule de fortune. « Il lisait des magazines, se souvient-il. Il n’avait rien de grave, rien qui ait pu provoquer sa mort. » Après cet épisode, il ne reverra plus jamais Austin Tice.
Réfugié au Liban, Bassam al-Hassan a déclaré, en septembre 2025 à la chaîne américaine CNN que le président syrien lui avait ordonné de faire exécuter le journaliste au début de l’année 2013. Cette version, contestée par de nombreux acteurs, n’a jamais pu être vérifiée. Selon les informations obtenues par RSF, les vérifications et les fouilles effectuées en septembre 2025 par le Bureau fédéral d’enquête américain (FBI), sur la base des indications de lieux données par le haut gradé, n’ont rien donné.
Mais alors, qu’est-il arrivé au journaliste américain ? Lorsqu’il entre en Syrie au printemps 2012 par la Turquie, il parvient à couvrir la guerre civile qui fait rage depuis un an pour plusieurs médias américains. D’abord dans le nord et le centre du pays, puis à partir de fin juillet, il devient l’un des rares journalistes étrangers à réussir à entrer dans Damas. Il est finalement arrêté le 14 août, alors qu’il cherchait sans doute à gagner le Liban pour sortir de Syrie.
Les premiers mois de captivité du journaliste sont désormais bien documentés. Austin Tice a été arrêté par des forces loyalistes du régime. Après s’être brièvement échappé en octobre, il est repris et directement confié à Bassam al-Hassan, qui le garde sous son contrôle au moins jusqu’au début de l’année 2013. Les éléments concernant son sort après cette période sont beaucoup plus fragmentaires.
Dès 2025, RSF avait obtenu une liste noire du régime recensant 148 journalistes « entrés illégalement en Syrie », figurant sur une note de la Direction générale du renseignement. Daté du 4 mars 2013, ce document mentionne bien le nom d’Austin Tice, sans apporter la moindre précision supplémentaire sur son statut, alors que le journaliste a été arrêté huit mois plus tôt.
Le régime syrien ne reconnaîtra jamais officiellement détenir le journaliste, y compris lors des rares entretiens de haut niveau organisés avec des représentants du gouvernement américain. En août 2020, lorsque l’envoyé spécial du président des États-Unis pour les affaires d’otage, Roger Carstens, rencontre Ali Mamlouk, le très puissant vice-président syrien chargé des affaires de sécurité, les exigences formulées par Damas sont considérables : retrait des troupes américaines de Syrie, rétablissement des relations diplomatiques et levée des sanctions. Sur une telle base, les discussions tournent court. Elles ne permettent ni la libération du journaliste ni même l’obtention d’une preuve de vie.
La chute du régime, le rendez-vous manqué des Américains
Au fil des années, le FBI va accumuler un grand nombre de renseignements et de témoignages, souvent très difficiles à vérifier. Lorsque le régime de Bachar al-Assad tombe, en décembre 2024, l’hypothèse retenue par les services américains est qu’Austin Tice est « probablement vivant, avec un faible degré de confiance », selon la formule employée par un diplomate ayant directement suivi ce dossier, rencontré par RSF à Washington en décembre 2025.
Mais, sur fond de rivalités internes entre responsables politiques et services de sécurité, et alors que la transition entre les administrations Biden et Trump est en cours, les Américains mettent douze jours avant d’entrer dans Damas. Une éternité. Une fois sur place, ils n’y resteront pas plus de vingt-quatre heures. Une expédition très tardive et bien trop furtive pour démêler une affaire aussi complexe. Un raté.
Sur la liste des sept lieux de détention possibles du journaliste que les enquêteurs américains souhaitaient visiter en priorité, seul le premier a pu être fouillé : un complexe privé utilisé par Bassam al-Hassan situé en face du bâtiment de la garde républicaine. Sur place, les prélèvements d’ADN effectués et les documents récupérés n’ont rien donné. Austin Tice a-t-il été transféré dans le chaos provoqué par la chute du régime ? Est-il possible qu’il soit encore vivant, détenu quelque part ?
La piste du Hezbollah
Si les nouvelles autorités syriennes se sont engagées à faire la lumière sur cette affaire, elles sont restées très discrètes sur les démarches entreprises et les éventuelles avancées obtenues. Un silence inquiétant, alors qu’aucun interlocuteur sérieux ne s’est manifesté auprès des Américains pour discuter du sort du journaliste, selon les informations de RSF.
Le regard de la famille d’Austin Tice se tourne aujourd’hui vers l’Iran. Le Hezbollah, mouvement chiite libanais allié de Damas et soutenu par Téhéran, a en effet été désigné par plusieurs sources proches de Bassam al-Hassan comme le groupe qui aurait récupéré le journaliste américain en 2013 selon des informations du Washington Post. Cette piste est également explorée par le nouveau régime syrien, selon une source proche de l’enquête rencontrée à Damas.
Les réponses existent mais elles ne se trouvent sans doute que « dans la mémoire d’une poignée d’hommes » selon une source américaine qui a longtemps travaillé sur cette disparition. Pour connaître la vérité et briser 14 ans de silence, il faudra sans doute que l’une d’entre elle accepte de parler.
Arnaud Froger