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Défendre le journalisme de qualité - Une Tribune de Christophe Deloire, secrétaire général de RSF
January 11th, 2018

Si l’on compare la situation de l’humanité avec un passé pas si lointain, nombre d’évolutions profondes portent à une forme d’optimisme en dépit des menaces, notamment pour l’environnement. En trente ans, l’extrême pauvreté a chuté des deux tiers, 2 milliards de personnes ont été sauvées de la sous-alimentation, la mortalité maternelle et infantile a été réduite de moitié et, même si certaines tragédies demeurent épouvantables, les conflits armés sont de moins en moins meurtriers. Après la chute du mur de Berlin, le modèle démocratique s’est largement « démocratisé ». Et pourtant un spectre hante nos sociétés : celui du despotisme moderne, des « hommes forts autoritaires », en d’autres termes, le spectre de la faiblesse démocratique.
Entre les deux guerres mondiales, l’essayiste américain Walter Lippmann écrivait que « la crise de la démocratie occidentale est au sens strict une crise du journalisme ». Cela est vrai près d’un siècle plus tard : crise de la confiance envers les institutions et les médias, crise de la représentation du réel, comme le prouvent les sondages sur les théories du complot, fragilisation économique qui fait peser des risques sur la qualité des contenus journalistiques, décomposition de la sphère publique sous l’effet des « bulles filtrantes », et domination d’acteurs technologiques qui vantent la transparence sans l’appliquer ni pour eux ni pour leurs algorithmes.
Des régimes despotiques mettent en place de vastes appareils de propagande, tentent d’exporter leurs contre-modèles pour créer « un nouvel ordre mondial de l’information ». Dans le même temps, toute une économie de l’information sponsorisée, avec des intérêts souvent non dits mais très structurés, prospère sur les ruines du monde (imparfait) d’hier. Or, sans journalisme de qualité, les démocraties seront de basse intensité et les grands problèmes du monde ne trouveront pas de solution. Pour réduire les asymétries d’information entre les citoyens et éviter les distorsions du débat public par les agences spécialisées, il faudra plus que des partenariats de fact-checking entre les plates-formes et les médias.

Equilibre entre régulation et autorégulation

Nous devons proscrire un écosystème dans lequel le taux de clics est le critère unique, dans lequel les contenus établis avec le plus de scrupules risquent d’être de plus en plus noyés dans une profusion d’allégations trompeuses. Faudrait-il faire confiance à la main invisible d’Adam Smith ou, sur ce marché-là aussi, convient-il d’apporter quelques garanties ? C’est ce que nous croyons.

Il convient de trouver le meilleur équilibre entre la régulation et l’autorégulation pour poser les conditions de la pérennité et du développement du journalisme de qualité, en assurant sa liberté, son indépendance et son pluralisme, car, comme le disait Albert Camus, « la presse libre peut être bonne ou mauvaise, mais assurément, sans la liberté, elle ne pourra être que mauvaise ». Pas de liberté sans vérité, pas de vérité sans liberté, c’est une certitude. Mais comment promouvoir l’une sans porter atteinte à l’autre ? C’est toute la question. Les sociétés démocratiques doivent aujourd’hui résister à des guerres de l’information en refusant d’entrer dans leur logique.

Pousser les plates-formes à prendre les décisions elles-mêmes, au nom de la responsabilisation, est une voie à l’évidence dangereuse. Une loi adoptée à l’été 2017 en Allemagne, qui obligeait les plates-formes à retirer d’elles-mêmes les contenus illicites, a prouvé si vite son inanité que, moins de six mois plus tard, ce 8 janvier, le gouvernement vient d’ouvrir la porte à sa modification. Reporters sans frontières (RSF) avait beaucoup critiqué ce texte dont, ironie de l’histoire, le principal initiateur, le ministre de la justice, a finalement été victime lui-même.

Référentiel et labellisation

En France, avec une orientation très différente, Emmanuel Macron a annoncé de nouvelles obligations de transparence pour les plates-formes « sur tous les contenus sponsorisés, afin de rendre publique l’identité des annonceurs ». Empêcher la capture du débat public par l’argent, limiter la diffusion des spots publicitaires ou de propagande déguisés en journalisme serait évidemment positif. Faire intervenir des juges indépendants est infiniment préférable au fait de laisser les décisions à une sous-traitance privée. Mais les mesures prises contre les diffuseurs de mauvaise foi doivent avoir un caractère proportionné ; le gouvernement devra y être très attentif.

Selon la charte de Munich, édictée en 1971, on ne saurait « jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ». Le journalisme suppose des « règles d’honnêteté », que les pouvoirs publics ne peuvent pas imposer, au sens où elles relèvent de l’autorégulation. Le 3 janvier, à l’Elysée, Emmanuel Macron est convenu de l’importance de l’autorégulation, en évoquant une démarche lancée par RSF, qu’il a qualifiée de « non seulement intéressante mais souhaitable ». Il s’agit d’une réflexion et d’un projet consistant à coordonner la création de normes – au sens de références partagées – concernant les processus journalistiques, des garanties minimales établies par toutes les parties prenantes qui le souhaitent.

Serait créé un référentiel relatif à la transparence de la propriété des médias, à l’indépendance de la production éditoriale, à la mise en œuvre de méthodes de vérification et au respect de règles déontologiques. Sur la base de ce référentiel, les rédactions pourraient solliciter des certifications, en reconnaissance des garanties mises en œuvre. Ainsi, sur le principe du white listing, une liste blanche distinguerait positivement, à des degrés potentiellement variés, les structures qui respectent les bonnes pratiques de celles qui s’en affranchissent. Le respect des normes pourrait conférer un avantage concret, sous forme d’un label pour le public, d’une affectation d’une partie de la manne publicitaire ou encore d’une meilleure indexation par les algorithmes, gage de visibilité et, le cas échéant, de rentabilité.

Neutralité, indépendance et rigueur

Mais pourquoi les sociétés de la Silicon Valley intégreraient-elles ce critère, elles qui ne sont pas disposées à accepter un regard extérieur sur leurs produits ? Les Etats entendent de plus en plus « responsabiliser » les plates-formes dans le cadre de la lutte contre les « fake news », comme on sait. Quelle que soit la légitimité des intentions sous-jacentes, cette approche est dangereuse car elle consiste à donner le droit – et même à demander – à des personnes morales (les sociétés qui gèrent les moteurs de recherche et les réseaux sociaux) de faire usage d’armes (la censure, la discrimination), qu’elles savent utiliser mais sans discernement. Qui confierait à un individu qui a les yeux bandés une arme à feu pour tirer sur de supposés cambrioleurs ?

Aucune technologie ne permet de distinguer le vrai du faux, ni même, en matière d’information, l’honnête du malhonnête. L’idée de RSF consiste précisément à fournir un outil, fondé sur une vérification préalable, neutre, indépendante, qui permette d’intégrer au fonctionnement algorithmique des critères rigoureux. Nous pourrons ensuite demander aux Etats d’inciter les plates-formes à utiliser les outils pertinents. Pour réfléchir à ce projet, RSF a réuni des dizaines de médias de différentes nationalités, d’organisations d’éditeurs, de rédacteurs en chef, de syndicats de salariés, d’annonceurs, etc. Des structures qui, souvent, s’opposent mais considèrent que, vu les enjeux, l’heure est peut-être venue, sans nier les divergences, de défendre ensemble un bien commun, le journalisme, contre-pouvoir et « tiers de confiance » des sociétés.

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières
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